Entretien avec Zhenia Kazankina, réalisatrice de City of Owls
par Raphaëlle Pireyre
par Raphaëlle Pireyre
Avant de partir pour une destination inconnue, une jeune femme raconte à sa petite sœur une histoire apocalyptique. D’une voix douce, elle évoque la nuit infinie tombée sur le monde, à laquelle chacun s’habitue comme il le peut. Fable douce et poétique, City of Owls évoque la Russie, la guerre, la crise énergétique avec le langage du conte.
City Of Owls évoque un sujet sombre sous la forme d’un conte pour enfants.
Je me suis installée en Italie en 2023. Le point de départ du film est mon propre exil qui m’a donné de la distance par rapport à mon pays, ma vie passée et ma famille. J’ai grandi avec le cinéma d’animation soviétique qui reste enraciné dans mes goûts. En quittant la Russie, je suis restée hantée par les chansons de ces dessins animés féériques qui portent aussi un sens de la tragédie très sombre. Comme leurs auteurs ne pouvaient s’exprimer librement, ils usaient d’histoires naïves traversées de sens métaphoriques pour masquer leur message. J’ai hérité de ces récits. La nostalgie qui m’habite m’a donné envie d’un film plein d’amour et de douceur.
La mélancolie de City of Owls vient de la mélodie répétitive qui évoque une boîte à musique.
J’ai travaillé sur cette mélodie avec un compositeur russe très talentueux qui vit à Berlin. Nous avons écouté les morceaux de Eduard Artemyev, connu pour les BO des films de Tarkovski mais qui a aussi composé de nombreuses partitions pour le cinéma d’animation soviétique. Je voulais que la mélodie soit cyclique pour évoquer une boîte à musique et fasse l’effet d’une berceuse. L’histoire est très onirique mais traite aussi des problèmes concrets que pourrait entraîner l’absence de lumière, comme la carence en vitamine D. Je voulais utiliser la métaphore d’une idée absurde et pourtant très répandue selon laquelle les difficultés ne font que nous renforcer. Et que leur solution devient si imposante qu’elle nous détourne des origines du problème. Au lieu de comprendre comment retrouver la lumière, on invente ce que l’on prétend être encore meilleur que la lumière du jour ou l’électricité.
Comment s’est passé le tournage de nuit ?
Nous avons tourné en été, les nuits étaient donc très courtes, d’autant que nous cumulions les difficultés avec des animaux, des enfants et beaucoup de figurants sur le plateau. Nous avons préparé à l’extrême. Pour la scène du parc, nous avons répété avec des doublures pour que tout le monde comprenne la mise en scène.
Le film s’ouvre sur le plan d’une magnifique couverture brodée.
J'adore l’artisanat. J’aime quand on sent qu’un objet a été fait à la main, par quelqu’un. Nous avons créé une couverture brodée qui constitue une tapisserie de l’histoire. La séquence d’ouverture présente les scènes et les personnages que l’on va découvrir. Cet objet évoque aussi le sommeil et l’histoire du soir. Je tenais à ce rythme languissant de la succession des motifs sur la tapisserie qui peut faire penser à un dessin animé.
Le chauffeur est un personnage assez mystérieux.
Je voulais un personnage qui continue d’avancer, comme s’il ne remarquait même pas ce qui avait changé. On a presque le sentiment qu’il n’appartient pas au monde. Il semble s’adapter à l’obscurité et se transforme en hibou. C’est sa façon de survivre dans cette nuit éternelle. Mais est-ce la seule possible ?