Entretien avec Tossaphon Riantong, réalisateur de หาอะไร? (What do you seek in the dark ?)

par Grégory Coutaut

"Ce sont les films qui nous regardent", et non l'inverse. Vous ne repenserez sans doute plus à cette citation de Yasujirō Ozu de la même manière après avoir accompagné le timide protagoniste de What Do You Seek in the Dark? dans sa délicieuse descente aux enfers. Dans les recoins de ce cinéma à la splendeur fantomatique, nul n'est venu regarder cette vieille copie de Nosferatu mais bien pour trouver un ou plusieurs partenaires sexuels. Cette partie de cache-cache queer et vampirique, riche en frissons cinéphiles, fait des nous des spectateurs-voyeurs prêts à passer à notre tour de l'autre coté du miroir. 

Entretien avec Tossaphon Riantong

Que cherche-t-on vraiment dans l'obscurité ?

En tant que cinéaste, je m'intéresse à l'histoire des cinémas indépendants en Thaïlande. Ils disparaissent progressivement et sont remplacés par des multiplexes dans des centres commerciaux. Pour survivre, certains propriétaires doivent donc parfois fermer les yeux et laisser les homosexuels utiliser les lieux pour avoir des relations sexuelles. Par ailleurs, étant moi-même gay, je m'intéresse aux codes du cruising. Á notre époque moderne où rencontrer des gens est si facile, surtout avec les applications de rencontre spécifiquement conçues pour les homosexuels, pourquoi certains aiment-ils encore s'adonner à cette pratique pourtant risquée? Sans doute est-ce parce que nous cherchons finalement tout autre chose dans ces lieux tapis dans l'ombre.

Érotisme et horreur main dans la main

Je pense que l'érotisme et l'horreur partagent le même noyau, à savoir une forme de voyeurisme. Dans les deux cas, j'estime que l'équilibre idéal entre laisser deviner suffisamment et ne pas trop dévoiler ne se trouve pas en calculant quelle quantité de peau ou de sang on peut ou doit montrer. Il s'agit plutôt de gérer l'anticipation du spectateur. Si nous révélons trop, les scènes sexuelles comme les scènes d'horreur perdent leur mystère et se transforment en simples descriptions anatomiques, mais si nous cachons trop, le public ne se sentira pas immergé dans l'univers du film.

Un clin d'œil au Nosferatu de Murnau

Il y a trois raisons pour lesquelles j'ai choisi de faire référence à Nosferatu. Tout d'abord, le vampire est une créature bannie dans l'obscurité, contrainte de cacher son identité à la société normale. Cela reflète parfaitement l'histoire des personnes LGBTQ+, longtemps obligées de se cacher et d'utiliser des lieux sombre comme celui-ci simplement pour être elles-mêmes et se retrouver entre elles. Deuxièmement, le vampire est un condensé d'instincts primaires : il chasse le sang la nuit de la même manière que, dans le cruising gay, des inconnus chassent la chair dans l'obscurité. Enfin, Nosferatu est célèbre pour son utilisation éloquente des ombres. Je voulais y faire écho dans mon film, en faisant délibérément de l'obscurité le personnage principal. En effet, l'obscurité du cinéma n'est pas seulement là pour participer à l'atmosphère : la façon dont les ombres empêchent le spectateur de voir clairement les choses sert en réalité spécifiquement à déclencher son voyeurisme.

Le spectateur de cinéma comme voyeur 

Par sa nature même, l'acte de regarder un film est une forme de voyeurisme. Nous nous asseyons ensemble dans l'obscurité pour observer secrètement les désirs et les peurs des autres. Ce que j'ai fait dans ce film, c'est fusionner le voyeurisme du visionnage d'un film avec le voyeurisme du cruising. En ce sens, il s'agit bel et bien d'un hommage : un hommage aux cinémas indépendants traditionnels qui disparaissent de la société thaïlandaise, ainsi qu'un hommage au pouvoir du pure fascination d'un certain cinéma marginal, qui ose explorer le côté sombre et les pulsions brutales de la nature humaine.