Entretien avec Daood Alabdulaa, réalisateur de Nafron

par Léo Ortuno

Quelque temps après la chute de Bachar el-Assad, Nafron dépeint un Damas fantomatique. Dans ce vaste champ de ruines, deux survivantes errent en quête de réponses et de liens. Daood Alabdulaa déploie une maîtrise formelle stupéfiante pour documenter cette ville suspendue, où la tragédie résonne au-delà des frontières syriennes. Pourtant, au cœur du désespoir, il parvient aussi à insuffler un élan vital en traçant un chemin qui va de la solitude à la rencontre, de la destruction à une fragile reconstruction.

Entretien avec Daood Alabdulaa 

Vivre la chute de Bachar el-Assad

Le parti Baas et la famille Assad gouvernent la Syrie depuis plus de 60 ans. Je me suis rebellé contre ce système corrompu et oppressif et j’en ai payé le prix en étant emprisonné à deux reprises. J’ai dû fuir le pays ; je suis devenu un réfugié sans domicile et j’ai commencé une nouvelle vie en Allemagne, en sachant que je ne pourrais jamais retourner chez moi. Puis deux ou trois semaines plus tard, le régime d’Assad s’effondre comme un château de cartes, chose que personne n’avait vu venir. 

En rentrant pour la première fois depuis plus de dix ans, je me suis retrouvé face à un pays qui devait se reconstruire. Mais après l'oppression des pensées, des idées et des identités, une question persistait dans mon subconscient : qui sommes-nous, en tant que Syriens? En même temps, je ressentais le besoin de filmer cette ville de Damas, brisée mais libre. Je voulais la regarder, préserver cet instant et le partager avec le monde entier avant que la blessure ne se referme et ne devienne un souvenir, ce qui, dans l’idéal, nous aidera à forger une nouvelle identité syrienne, tournée vers l’avenir. 

Deux femmes en quête d’identité

J’ai construit ces deux personnages qui représentent deux manières de faire face à la perte dans une société qui a connu la guerre. Peu après la chute d’Assad, les prisons ont été libérées et certains détenus, incarcérés pendant des années, avaient tout simplement perdu la mémoire. C’est ce qui m’a inspiré ; le personnage principal est une femme qui se cherche. L’autre cherche quelqu’un qu’elle aime. En 2012, j’ai cherché mon frère pendant des mois, c’est une situation extrêmement prenante. Ça devient votre identité. Ces deux femmes se rencontrent dans Nafron. Le titre du film est un mot arabe qui décrit une personne dont l’identité n’a pas de valeur, qui est invisible et qui existe en marge de la société. 

 Filmer une ville en ruine

J’ai décidé de ne pas inclure les coins de Damas qui tiennent encore debout ; je vous assure qu’elles existent. De nos jours, Damas peut aussi être une ville très vivante et agréable. Mais pour ce film, je voulais que l’image reflète les émotions des personnages. Donc nous avons décidé de nous concentrer sur les zones détruites de la ville 

Je me suis intéressé aux Trümmerfilme allemands, qui sont visuellement très riches car eux aussi filment les ruines des villes détruites comme des personnages. Cette situation dépasse de loin le destin de n’importe quel individu ; je voulais rendre compte de ces dimensions auxquelles le peuple syrien à dû faire face, simplement par la taille des cadres.  Les images sont tristes mais j’y perçois aussi une forme d’espoir. À travers une caméra très stable, des plans très larges, et des poses longues, je sens que la tension s’apaise. Il n’y a pas de danger imminent, mais du silence et du calme. Et j’espère que cela fait de ce film non pas une histoire de victimes, mais plutôt de survivants qui commencent à relever fièrement la tête. 

À la Semaine de la Critique