Entretien avec Arnas Balčiūnas, réalisateur de La photo de classe

par Grégory Coutaut

Qu'est ce qu'une photo de classe sans aucun élève ? Un jeune homme solitaire explore ce qu'il reste de l'école de son enfance. Parmi les ruines a priori désertes, il tombe sur un ancien camarade de classe qui semble n'avoir jamais quitté les murs. Passé et présent se confondent à mesure que leur exploration commune fait remonter les souvenirs d'une lointaine insouciance et des rêves qui ne se sont pas réalisés. Découpant ce stupéfiant décor en plans fixes d'une poésie magnétique, le cinéaste lituanien Arnas Balčiūnas nous invite à des retrouvailles douces-amères avec les fantômes de nos copains d'avant.

Entretien avec Arnas Balčiūnas

L'école comme lieu de devenir

Il y a deux ans de cela, j'ai profité d'un voyage estival dans ma ville natale pour retourner visiter mon école primaire, qui avait été laissée à l'abandon depuis que je l’avais quittée. L’école est un lieu bien particulier, où se forge une grande partie de l’identité de chacun, et j’aime beaucoup me rendre sur les réseaux sociaux pour voir ce que sont devenus mes anciens camarades, voir quelles ont été leurs trajectoires de leurs vies et comment ils sont parvenus là où ils sont. Revoir mon école entièrement délabrée, pour ce qui était probablement la toute dernière fois, m’a laissé un sentiment étrange. J’ai essayé de capturer autant que possible l'atmosphère de cet endroit qui a tant contribué à ce que moi et mes camarades sommes devenus.

Un symbole politique 

Il y a un très grand nombre d'écoles abandonnées en Lituanie car beaucoup ont été fermées en raison de la diminution de la population dans les zones rurales. Toutes ces écoles ont été construites pendant l'occupation soviétique, ce qui fait que la plupart d'entre elles sont plus ou moins identiques. Je crois que pour beaucoup d'entre nous en Lituanie, il existe une idée collective très claire de ce à quoi une école doit ressembler, et l'une des principales caractéristiques en est la couleur des murs : toujours un vert vif et criard. Nous avons choisi cette école spécifiquement parce qu'elle possédait en réalité plusieurs couches historiques : une partie a été construite pendant les dernières années de l'entre-deux-guerres, une autre pendant l'occupation soviétique de la Lituanie, ce qui la rend relativement grande pour une école rurale. Cela nous a aidés à lui donner des airs de labyrinthe.

Un film de fantôme

Il y a tout à fait une dimension fantastique dans La Photo de classe. La structure du récit est d'ailleurs librement inspirée du mythe d'Orphée et Eurydice, dans le sens où cette école abandonnée devient une sorte de monde souterrain, d'espace mental où vivent les souvenirs. Le film existe sur deux plans parallèles : un récit réaliste et un niveau allégorique, et les dialogues viennent souligner avec malice cette dualité. Cependant, lorsque nous improvisions avec les acteurs, je leur demandais de toujours respecter les règles du stricte réalisme, même si la situation qu'ils jouaient n’avait rien de très habituel.

L'image raconte autant que le récit

Avec la directrice de la photographie Milda Juodvalkytė, nous voulions que la cinématographie donne l'impression que c'était le bâtiment lui-même qui regardait ces deux personnages, de telle sorte qu'il devenait superflu de dramatiser leurs conversations à l'aide d'éventuels gros plans ou bien en s'appuyant trop sur le montage. Nous avons également essayé tout simplement de reproduire ce qu'Ignas fait dans le film, à savoir cadrer et capturer l'espace. Le grain de l'image nous a aidé à mettre en avant les diverses textures qui composent ce bâtiment, mais aussi à faire naître chez le spectateur l'idée que différentes temporalité sont peut-être en train de se superposer dans une même scène.