Entretien avec Sarra Ryma, réalisatrice de À quoi rêvent les Maknines

par Esther Brejon

Une amitié fusionnelle, un chardonneret qui chante et l’appel du large. A travers Kacim, vendeur de maknines, et son ami Malek, la réalisatrice algérienne Sarra Ryma raconte une histoire d’amitié traversée par le désir d’exil. Dans les dédales des rues d’Alger, bercés par le chant des oiseaux, les bruits de la cité maritime et les chansons improvisées, ces deux amis racontent la jeunesse algérienne d’hier et d’aujourd’hui.

Entretien avec Sarra Ryma

D’où viennent les personnages de Kacim, vendeur de maknines, et Malek ?

J’ai grandi à Alger entourée de garçons, avec mon frère et mes cousins, j’étais un peu garçon manqué. Ce qui m’a toujours frappée, c’est leur sensibilité. Une sensibilité très forte, mais souvent retenue, empêchée. En Algérie, les maknines sont des oiseaux très aimés, presque mythiques. Leur chant évoque tout de suite quelque chose du pays. J’ai été touchée par la relation que certains hommes entretiennent avec eux. Il y a chez eux une forme de pudeur, parfois de dureté, et en même temps, avec leurs oiseaux, une douceur qui déborde. Kacim est né de ça. D’un garçon qui dit peu, mais qui aime fort. 

Comment avez-vous trouvé le ton pour raconter cette histoire d'amitié très forte ?

Je crois que le ton s’est trouvé assez naturellement, en cherchant à ne pas définir leur relation. Je voulais raconter une histoire d'amour, mais plus d'un sentiment amoureux qui n'est pas forcément lié à une orientation. Pour moi, le film parle d’amour, dans un sens très large. Un amour qui passe peu par les mots. Un amour à l’algérienne : pudique, mutique, parfois cryptique. Ce qui m’intéressait, c’était cette manière qu’ont parfois les sentiments d’exister sans se nommer. Et dans le film, la musique prend parfois le relais de cette parole empêchée.

A quel point le désir d'exil est-il présent dans l'imaginaire de la jeunesse algérienne ?

Je pense que le désir d’exil est très présent, mais qu’il ne se résume pas seulement à une envie de partir. Je vois l’Algérie comme un pays traversé par le mouvement, un pays de marins, de corsaires, d’oiseaux migrateurs. Et aujourd’hui, ces circulations sont devenues beaucoup plus difficiles. Alors ce désir d’ailleurs existe, bien sûr, mais il est souvent traversé par autre chose, des contradictions, des attachements, des hésitations. C’est cet endroit-là qui m’intéressait. Ce moment où quelque chose appelle à partir, et en même temps, retient.

Le film est habité par la musique et le bruit.

Alger n’est pas seulement une ville bruyante, c’est presque une symphonie. Il y a les voix, les rues, les marchés, les musiques qui sortent des fenêtres, les appels à la prière, les silences aussi. On dit que New York ne dort jamais, mais Alger ne se tait jamais. J’ai grandi avec ça, avec le raï, le chaâbi, les cassettes, et aussi beaucoup d’influences qui venaient d’ailleurs. Dans le film, la musique est un langage. Elle dit ce que les personnages ne formulent pas.