Entretien avec Sara Ishaq, réalisatrice de Al Mahattah
par Laurent Hérin et Gautier Roos
par Laurent Hérin et Gautier Roos
The Station prend place dans un village sans nom, ravagé par la guerre civile. Pour les femmes, seul refuge : une station-service tenue par Layal. Le film célèbre leur sororité, leur émancipation et leur résistance face à un régime autoritaire, avec une énergie surprenante et des touches de burlesque.
Entretien avec Sara Ishaq
Après vos documentaires, pourquoi avoir choisi de faire un long métrage ?
Après des années à travailler dans le documentaire, j’ai dû faire face à un traitement médiatique négatif du Yémen, qui est dépeint comme un pays perpétuellement ravagé par la pauvreté et le carnage – ce qui ne fait que déshumaniser les Yéménites. Je voulais présenter un récit aux multiples facettes, qui montre les Yéménites tels qu’ils sont : des êtres complexes et dignes, dont les vies sont pleines de culture, d’humour et d’amour. J’ai été particulièrement émue par la résilience et l’esprit des femmes de ma ville natale, Sanaa, pendant la guerre ; je voulais d’abord réaliser un documentaire sur une station-service réservée aux femmes qui avait ouvert dans mon quartier. Mais les femmes avec qui j’ai parlé étaient réticentes à l’idée d’être filmées. Petit à petit, la fiction est devenue un moyen de raconter les histoires que j’avais entendues avec une plus grande liberté créative, tout en protégeant les personnes qui les avaient inspirées.
Vous avez réussi à tourner au Yémen, un pays toujours en guerre ?
Il était impossible de tourner au Yémen à cause des risques sécuritaires et des contraintes de production. La Jordanie s’est présentée comme une alternative évidente : c’est un pays qui a des équipes formées, des paysages proches de ceux qu’on trouve au Yémen, des communautés yéménites réfugiées et issues de la diaspora établies de longue date, qui ont été précieuses pour le casting.
Malgré des sujets lourds (la guerre, la perte de proches) le film est traversé par des pointes d’humour. Etait-ce un moyen d’atténuer la tension dramatique ?
L’humour peut nous désarçonner et rendre le drame qui suit d’autant plus percutant. Si j’admire le sens de l’absurde pince-sans-rire d’Elia Suleiman, ici l’humour n’est pas tant un procédé qu’un reflet de la manière dont les gens autour de moi ont vécu la guerre. Dans de telles circonstances, l’humour devient un moyen de ne pas perdre la raison et de s’accrocher à la famille, à la communauté et aux petits moments de joie. Je l’ai utilisé pour montrer l’humanité de mes personnages et l’absurdité d’un monde qui n’a plus de sens.
Comment avez-vous casté ces personnages si vivants ?
Les personnages sont inspirés des femmes yéménites que j’ai réellement connues, mais le casting a été un véritable défi. Nous avons publié un appel à casting sur internet et auditionné plus de 120 femmes yéménites vivant au Yémen et issues de la diaspora. Nous avons fini par rassembler un mélange d’actrices et d’amatrices basées au Yémen, en Égypte et en Jordanie, puis organisé des ateliers au Caire axés sur l’improvisation et le naturalisme. Beaucoup d’entre elles n’avaient jamais joué auparavant, mais elles ont su incarner ces femmes avec force.
Comment a été financé le film ?
Le film a été financé dans le cadre d’une coproduction entre la Jordanie et l’Europe, avec le soutien de fonds régionaux et de plusieurs partenaires européens. On a aussi pu garantir des préachats dès l’étape du scénario. Pour un film yéménite, dans un pays qui n’a pas de fonds national pour le cinéma, ce type de structure est souvent la seule solution viable.