Entretien avec Pierre Le Gall, réalisateur de Du Fioul dans les artères

par Chloé Caye

Étienne est un routier solitaire. Lorsqu’il rencontre Bartosz, un confrère polonais, il tombe instantanément sous son charme. Mais le coup de foudre qui frappe les deux hommes pourra-t-il leur permettre de tisser des liens malgré leur métier, et les itinéraires différents qu’il impose ?

Entretien avec Pierre Le Gall

Ton film propose une immersion quasi-documentaire dans le milieu routier, quelles recherches as-tu effectuées pour préparer le tournage ?

J’ai embarqué avec un ami routier pour ressentir physiquement la route : les journées et nuitées à rallonge, les entrepôts, les restos routiers, la couchette… C’est le rapport contradictoire au temps qui m’a le plus frappé : d’un côté, ce chronomètre permanent dans la tête et le stress d’arriver à l’heure, de l’autre, cette impression de temps qui s’étire à l’infini entre chaque destination. Lors de ces trajets, je notais chaque geste du travail ou de la vie intime, chaque procédure sécuritaire. Tout cela m’a permis d’être précis dans mon écriture et dans mes indications avec l’équipe et les comédiens.

Au-delà de cette approche politique et sociale, le film joue sur un registre inhabituel pour ce genre de décors et de personnages : la romance. Pourquoi avoir voulu mêler les deux ?

J’ai toujours envisagé Du fioul dans les artères comme une romance. Le film provient d’un désir simple : voir deux travailleurs acharnés vivre une grande histoire d’amour. Je voulais offrir à ces deux routiers un droit à la beauté et à la liberté. Je voulais que tous les non-lieux propres au milieu routier qui ont été initialement inventés pour encadrer le flux de marchandises, soient colonisés par la fièvre amoureuse de mes personnages. En ce sens, la scène d’amour dans le camion est arrivée très tôt dans l’écriture. Étienne et Bartosz qui profitent de leur outil de travail pour s’envoyer en l’air : j’y voyais là une vraie révolte humaine !

Il y a entre tes deux acteurs principaux une alchimie évidente. As-tu mis du temps à trouver cette combinaison idéale entre deux corps et deux talents ?

J’ai emmené Alexis Manenti à Varsovie pour qu’il rencontre Julian Świeżewski. Dès les premières secondes d’essai, c’était l’évidence : leurs énergies étaient complémentaires et je sentais une vraie malice entre eux, un désir de jouer ensemble, de se surprendre. En amont du tournage, on s’est retrouvé avec la coach d’intimité pour chorégraphier les scènes de sexe. Ces séances de recherche leur ont permis de découvrir leurs corps et leurs sensibilités. Chacun avait son endroit de fragilité : Alexis était très pudique et Julian ne parlait pas un mot de français. Ils se sont alors rassurés et épaulés. Comme dans un vrai couple. 

Tu es scénariste et c’est ton premier film en tant que réalisateur. Si on sent l’importance du dialogue dans le film, les outils esthétiques ne sont jamais délaissés. Comment as-tu travaillé cette forme très complète ?

La règle d’or était de raconter une histoire sensorielle et physique. L’émotion devait avant tout venir des regards, des gestes, des corps et du découpage des scènes. Je voulais que la mise en scène et la musique donnent à vivre aux spectateurs les mêmes sensations que celles que l’on éprouve lorsqu’on tombe amoureux : le cœur qui bat, l’excitation, le manque, la solitude... Les scènes d’action, le synthé qui s’emballe, le montage haletant, les corps qui exultent, le gigantisme des camions : tout a été imaginé avec générosité pour proposer une belle expérience de cinéma !