Entretien avec Marine Atlan, réalisatrice de La Gradiva

par Marilou Duponchel

Récit d’apprentissage où les passions et les peurs cognent le cœur d’un groupe de lycéens français en voyage à Pompéi. Remarquée pour son méticuleux travail en tant que chef opératrice (Nos Cérémonies, Le Ravissement, Les Reines du drame, L'engloutie), Marine Atlan se révèle ici metteuse en scène et conteuse hors pair. De chaque plan transpirent les sentiments flous d’une génération désenchantée. 

Entretien avec Marine Atlan

Que produit la collision entre l'instantané de la jeunesse et l’éternité des ruines ? J’avais l’intuition qu’il y avait là une promesse dramaturgique et esthétique forte. J’avais en tête la série Arte « Tous les garçons et les filles de leur âge » — quelque chose fait assez vite, avec une troupe d'acteurs et d’actrices non professionnelle·les. Le défi était alors de diriger vingt jeunes acteur.ices pour reproduire avec justesse les dynamiques collectives — on l'a beaucoup préparé de l'écriture jusqu’au casting puis aux répétitions.

Il fallait rendre compte de la pluralité des représentations dans un groupe, faire un film sur l'adolescence. J’ai beaucoup pensé à ma sensation à la lecture du poème de Rimbaud, Roman, et son célèbre « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans ». Prendre au sérieux ce qui n’est pas sérieux : qu’est-ce qui est si fugitif et qui se répète pourtant dans toutes les jeunesses depuis l’éternité ?

Quand je suis allée à Pompéi, j'ai senti la portée poétique de ce territoire qui entretient un rapport très concret à la mort, ce qui produit évidemment et paradoxalement une vitalité très forte. Ce n'est pas que Pompéi : c'est aussi l'Italie du Sud, terre familiale et festive avec son rapport aux rites, à la croyance.

Naples est une ville difficile à filmer car elle est dense et complexe : c’est une ville de strates, là-bas toutes les époques sont visibles. J’ai ressenti un vertige à l'idée de devoir l’appréhender et la comprendre. Prenant la mesure des difficultés, j’ai choisi une méthode documentaire qui résonne avec l’histoire de Toni, le personnage principal : observer pour tenter de comprendre ce que l’exil fait perdre. En ce sens, mon regard d’étrangère renvoyait directement au récit.

Car ma première intuition était de raconter un personnage déraciné, qui prend conscience du déterminisme social dont il est victime et se voit rattrapé par un héritage — à rebours des récits de transfuges. Je voulais montrer comment ce destin social s'entremêle au hasard, comment le déterminisme est scellé par des contingences et prend une dimension tragique. À mesure que les personnages s’enfoncent dans la tragédie, le film change de forme. Il prend plus son temps, j’affirme de plus en plus les effets de style, les couleurs, la musique, jusqu’au lyrisme, pour basculer dans le mélodrame.

 Le titre vient d'une nouvelle de Wilhelm Jensen qui raconte l'obsession d'un archéologue pour un bas-relief représentant une femme qui marche (Gradiva en latin). Il l’imagine Pompéienne et poursuit ce fantasme jusqu’aux ruines ensevelies sous l’éruption du Vésuve. Je l'ai découvert par Freud, qui a étudié cette nouvelle pour travailler l’interprétation des rêves. Pompéi devient pour lui un territoire propice à figurer l’inconscient.

Cette figure mythologique convoquait donc le fantasme, le mouvement et avec ce mouvement comme une allégorie du destin. J’aimais cette sonorité latine, mystérieuse, j’aimais qu’elle soit en contrepoint au registre réaliste du film

À la Semaine de la Critique

La Gradiva

2026

Long métrage

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