Entretien avec Félix De Givry, réalisateur de Adieu monde cruel
par Gautier Roos
par Gautier Roos
Renouant avec un certain cinéma buissonnier des années 70, Adieu, monde cruel raconte avec beaucoup de tendresse la jeunesse d'aujourd'hui.
Entretien avec Félix de Givry
La première image, c’était une disparition volontaire, une mise en retrait du monde. Mon personnage principal, qui s’appelait déjà Otto, était un peu plus âgé. C’est en commençant à travailler avec ma co-scénariste Marie-Stéphane Imbert qu’il a perdu quelques années. Le harcèlement scolaire - que j’ai moi-même vécu à l’adolescence - est venu se greffer à l’histoire comme point de départ. L'idée de la tentative de suicide ratée permettait aussi d’explorer quelque chose du film de fantômes, et de partir d’un sentiment de colère et de frustration avant d’aller chercher un peu de douceur.
Ce n’est pas un film qui a été facile à faire, c’est un sujet chargé et les décideurs trouvaient le personnage un peu amoral, peu identifiable pour le spectateur... On a vraiment pris le temps au montage pour imprimer ce rythme et cette musicalité si particulière, en travaillant autour des silences, sans se précipiter ni céder à une quelconque facilité. Mon compositeur et ami Arnaud Toulon a écrit un thème musical, une mélodie qui revient régulièrement tout le long du récit, qui est un vrai moteur narratif et pas uniquement un passe-plat commode entre les différentes séquences. Dans le cinéma d’animation, on est encore habitués à ça, mais dans un cinéma de prise de vues réelles, les bandes son mélodiques ont quasiment disparu. Adieu monde cruel a été un projet au long cours, et le voir sélectionné à la Semaine de la Critique est une immense fierté.
Il y a un film de Bresson qui a été une grande référence pour l’équipe, sur le plan pictural notamment, c’est Quatre nuits d'un rêveur, inspiré des Nuits blanches de Dostoïevski. C’est un film génial sur la nuit justement, qu’on ne veut plus filmer plus comme ça aujourd'hui : on a tendance à vouloir tout montrer, ne plus rien cacher, la nuit est souvent comme sur-éclairée (en sortant des extraits d’Adieu monde cruel, je me rends compte qu’ils sont très sombres : le film est irregardable depuis un smartphone…). Il y avait la volonté que le film parte de la nuit noire et finisse dans la lumière crue de l'été.
J’aime aussi beaucoup le cinéma de Truffaut, autant ses films noirs que ses grands films romanesques : Les Deux Anglaises et le continent nous a aidés à dessiner et à placer la voix-off de Françoise Lebrun. L'idée d'un monde en dehors du monde, d’un espace-temps qui n’appartient qu’aux personnages et qui rejette les adultes hors-champ, ça peut rappeler La Drôlesse… Je pourrais aussi citer le cinéma de Guy Gilles, qui plane comme une référence permanente. Sans oublier Buffalo '66, les mélodrames de Douglas Sirk qui ont libéré chez moi quelque chose de très fort sur le pouvoir cathartique de la fiction, A Swedish Love Story, Les Amants de la nuit, La fièvre dans le sang…