Entretien avec Berthold Wahjudi, réalisateur de „Vaterland“ oder Ein Bule Namens Yanto

par Léo Ortuno

Dans cette chronique tout en douceur, Berthold Wahjudi fait le portrait d’un jeune homme à l’identité double. Yalto habite en Allemagne et se rend en Indonésie à la recherche de ses origines. Dans ce voyage initiatique tissé avec un humour incisif, les photos que l’on prend ou découvre font réfléchir au sens des images et aux représentations qu’elles véhiculent. À cette identité entre-deux, Vaterland réconcilie les mondes intérieurs de son personnage et propose un équilibre nouveau et rassembleur.

Entretien avec Berthold Wahjudi

La double identité

Je voulais que ce film explore le rapport complexe que j’ai avec mon identité raciale. En Allemagne, on me prend toujours pour un immigré, parfois même une menace. Mais quand je vais en Indonésie, je deviens soudain blanc avec j’obtiens certains privilèges. Cependant, le dénominateur commun dans ces deux sociétés c’est que je suis perçu comme un étranger. Vivre son identité raciale comme quelque chose de fluctuant peut être douloureux et déconcertant, mais c’est révélateur de l’absurdité de cette construction sociale. J’ai commencé à écrire à partir de mon expérience personnelle, mais à un moment donné, le scénario a commencé à vivre de lui-même

Le casting a mis cinq mois, on a auditionné plus de 300 personnes pour Yanto et sa sœur Sara. Finalement, ma sœur a trouvé notre acteur principal Aggai Saibuna, alors qu’il vendait de la nourriture indonésienne dans un stand sur le marché. Pour lui et Sarah Muckarin Röser, qui joue la sœur, c’était la première expérience comme acteurs et ils ont fait un travail remarquable. Le processus a été très long mais très gratifiant : j’ai rencontré plus de jeunes gens de la diaspora indonésienne que je n’avais jamais rencontrés de ma vie et nos conversations ont nourri le film. 

S’armer d’humour et de tendresse

J’avais assez peur d’aller en Indonésie et de reproduire ensuite les clichés orientalistes. Ayant grandi dans la diaspora, on idéalise souvent nos pays d’origine parce qu’en Europe, on a l’habitude de défendre nos valeurs culturelles. J’ai essayé d’éviter ces pièges en restant fidèle à mon expérience. La tendresse du film est venue naturellement de mon amour pour mes amis et ma famille en Indonésie. 

Les situations comme les contrôles de police ou les élèves qui me demandent de prendre un selfie avec eux sont toujours extrêmement gênantes. Elles ont quelque chose d’intrinsèquement comique. Elles révèlent aussi quelque chose de plus profond ; à travers mes films, j’explore les questions personnelles du point de vue d’une minorité. L’humour désarme les spectateurs et les rend plus réceptifs aux expériences des personnages qui diffèrent des leurs. Les blagues deviennent des stratégies de survie.   

Questionner les images

Fondamentalement, les débats politiques autour de l’immigration portent sur la question de savoir qui appartient quelque part ou pas. Parfois, l’image que je donne à voir au monde m’obsède. Aurai-je moins de chance de me faire contrôler en Allemagne si je me rase la barbe ? Ai-je plus de chance de me fondre dans la masse si je m’habille de telle ou telle façon ? Le politologue Benedict Anderson parle des « communautés imaginées » pour décrire le processus de formation des identités nationales. En tant que cinéaste, je m’intéresse particulièrement au pouvoir que les images ont de reproduire ou de remettre en question ces imaginaires. 

Dans le film, Yanti n’a aucun contrôle sur la manière dont les autres le voient/perçoivent. Mais il trouve une réponse incomplète à son aliénation quand il tombe sur une photo de lui bébé dans la maison de sa tante indonésienne. Prendre des photos ou réaliser des films a une dimension extractiviste et renforce les préjugés racistes ou orientalistes. Mais d’un autre côté, les albums de famille constituent le plus pur moyen de construire des communautés par les images. J’espère que certains spectateurs se reconnaîtront dans le film de la même manière que Yanto se reconnaît dans ces photos et que ce film peut encourager à la naissance de communautés.