Entretien avec Aude N’Guessan Forget, réalisatrice de Man'mi
par Tristan Brossat
par Tristan Brossat
À mi-chemin entre le drame social et le conte, Man'mi entremêle l’histoire légendaire de la reine baoulé Abla Pokou et les souvenirs traumatiques de la réalisatrice Aude N’Guessan Forget. Combative mais gravement malade, Hortense fait face à un système de santé qui minimise ses douleurs en raison de ses origines. Sa fille Flora se donne pour mission de la sauver. Teintée de réalisme magique, la mise en scène laisse la forêt tropicale pénétrer ce quotidien fait d’épreuves et de tendresse.
Entretien avec Aude N’Guessan Forget
Une épreuve surmontée grâce au conte
Je ressentais depuis longtemps le besoin de raconter cette histoire extrêmement violente, sans trop savoir comment m’y prendre. En me remettant à la place de la petite fille que j’ai été, je me suis souvenue que, pour surmonter cette épreuve traumatisante, j’ai élaboré une histoire en lien avec les contes que me racontaient ma mère et mes tantes. Je me suis rappelée ce mythe fondateur des Baoulés : l’histoire assez terrible de la reine Abla Pokou, qui sacrifie son propre fils pour sauver son peuple. Passer par le conte m’a permis d’appréhender cette notion si abstraite qu’est la mort. Comme moi, Flora transforme légèrement le mythe en y intégrant un crocodile, qu’elle se donne pour mission de tuer pour sauver sa maman.
Réalisme magique
Si j’ai choisi de faire apparaître la forêt tropicale du conte dans l’appartement, c’est simplement parce que, enfant, je voyais réellement ces paysages imaginaires prendre forme dans mon environnement quotidien. Je suis très sensible à ce réalisme magique, que l’on retrouve notamment dans les beaux films Atlantique de Mati Diop, et Goutte d'or de Clément Cogitore.
Syndrome méditerranéen
Quand j’ai entendu parler de l’affaire Naomi Musenga, cette femme décédée en 2017 après son appel de détresse au Samu qui ne l’a pas prise au sérieux, ça m’a bouleversée. Je ne pensais pas que d’autres personnes avaient pu vivre une histoire similaire à celle de ma mère. Il fallait absolument que j’en parle, que je raconte cette manifestation du racisme systémique qu’est le syndrome méditerranéen : la sous-estimation par le corps médical de la douleur ressentie par les personnes d’origine étrangère, notamment africaine.
Fatalité et espoir
Pour écrire Man’mi, je me suis rapprochée d’associations qui suivent des personnes atteintes de drépanocytose, maladie génétique qui touche majoritairement les populations noires. On m’a raconté qu'aux urgences, des patients transfusés étaient parfois pris pour des drogués par les soignants en raison des bleus sur leurs bras. La drépanocytose est une maladie du sang, héréditaire. Sa dimension métaphorique est très forte puisqu’elle peut être vécue comme une fatalité. Mais c’était important pour moi de finir sur une note d’espoir. Confrontée à cette épreuve terrible, ce sacrifice symbolique d’une mère qui n’a cessé de la préserver des souffrances de la vie, Flora n’abandonnera jamais.
Société matriarcale
Le casting presque exclusivement féminin du film reflète simplement l’enfance que j’ai vécue, entourée de ma mère et de mes tantes. La société baoulé est très matriarcale. C’était pour moi essentiel d’avoir des comédiennes baoulé, parlant la langue. Puisqu'elles sont inspirées de ma propre famille, je voulais que les personnages de la mère et de ses sœurs paraissent authentiques. Ça a pris beaucoup de temps parce que les Baoulés sont très peu présents dans les milieux artistiques. Jade Sidibé, qui joue Flora, n’est pas baoulé. Mais ses yeux, qui semblent à chaque regard découvrir le monde, m’ont bouleversée.