Entretien avec Anne-Sophie Girault, réalisatrice de Visite en terre irradiée
par Esther Brejon
par Esther Brejon
Des petits points en noir et blanc s’animent, vibrent et se déplacent, dans un but ultime : rendre visible l’invisible. Inspirée par les événements de Tchernobyl et Fukushima, Anne-Sophie Girault imagine les conséquences d’un accident nucléaire en France, à travers la visite touristique d’un territoire contaminé par la radioactivité. Dans un film aussi effrayant que réaliste, elle déjoue les codes du scénario catastrophe pour observer sans juger un tourisme d’un genre nouveau.
Entretien avec Anne-Sophie Girault
Quelle est la technique utilisée dans Visite en terre irradiée ?
J’ai utilisé la technique de la terre animée sur une vitre rétro-éclairée, au-dessus de laquelle est placé un appareil photo. Je dessine avec les grains de terre sur la vitre, à l’aide de pinceaux, de mes doigts et d’outils. L'idée est de poser un premier dessin, de prendre la photo, de déplacer les grains, de reprendre la photo, de re-déplacer les grains etc. Et ça pendant deux ans ! C'est avant tout le matériau et la technique qui me plaisent : la simplicité du processus, l'épure qui peut s'en dégager, de par la quasi monochromie. Le rapport au toucher aussi, au fait de déplacer une matière qui ne se fige jamais. La terre est l’un des enjeux majeurs de la décontamination d'un territoire après un accident nucléaire, ça me paraissait sensé d’utiliser cette matière-là. En faisant vibrer les grains d’un dessin, l’image se met à frétiller. J’y entrevois la radioactivité qui se dissémine partout, qui grouille. C’est une manière de rendre visible l’invisible et de suggérer l’omniprésence d’un danger.
Quelles ont été vos sources d’inspiration pour écrire le scénario ?
Ça a été un travail de recherche continu et assez énorme. J'ai beaucoup lu sur Fukushima et Tchernobyl. Avec ma collaboratrice Céline Samperez-Bedos, nous nous sommes rendus à Tchernobyl et avons fait plusieurs visites touristiques de la zone. Le fait d'y aller a permis d'affiner toute la complexité du sujet, entre la volonté de sensibiliser et le désir de montrer l’aspect touristique des ces visites.
Le film semble très réaliste. Comment êtes-vous parvenue à cette impression de vraisemblance ?
C'est vraiment quelque chose que je recherchais, que ça puisse être réel, c’est pour ça qu'on s'est rapprochés de la centrale de Golfech. J’ai cherché un tour qui pourrait se passer dans la réalité. Beaumont-de-Lomagne, Coutures sont des villages à 30 kilomètres de Golfech. Avec Céline Samperez-Bedos, nous avons fait beaucoup de va-et-vient dans la région pour prendre des photos, des vidéos, pour aller ressentir la zone. Après, il y a eu un travail de rotoscopie, à partir de photos et vidéos prises à droite à gauche. Ce qui est super avec l'animation, c'est qu'on peut prendre plein d’images foutraques et s'en servir comme base pour dessiner. Dans le film, il y a un tournage avec des copains en gyropode, la visite d'une ferme du coin, des photos réalistes de la région, mais aussi des vidéos de Tchernobyl et des archives de Fukushima, notamment les images des déchets nucléaires et de décontamination.