Entretien avec Ali Cherri, réalisateur de La Sentinelle

par Grégory Coutaut

Un soldat nous regarde droit dans les yeux mais son regard est presque absent, comme si son corps ne lui appartenait déjà plus. Dans un pays jamais nommé, dans une caserne qu'il ne perçoit que comme une série de maquettes trop petites pour lui, il cherche une issue de secours, si radicale soit-elle. A travers une série de stupéfiants tableaux, l'artiste franco-libanais Ali Cherri compose un paysage mental en apesanteur où s'affrontent en miroir la folie militaire du monde contemporain et un chaleureux rapprochement des corps, le tout porté par un duo inattendu : Nahuel Pérez Biscayart et Éric Cantona.

Entretien avec Ali Cherri

Un soldat qui cherche sa place dans le monde

Le soldat redevient aujourd'hui une figure centrale de l’imaginaire politique car on parle de réarmement, de préparation à la guerre, d’un monde où le corps du citoyen est de nouveau mobilisé, discipliné, rendu disponible. Ce qui m’intéresse, ce sont des soldats qui ne correspondent pas à ce qu’on attend d’eux. Ils sont fatigués, fragiles, parfois défaillants. Leur corps résiste, mais d’une manière presque involontaire. Ici, la question de l’échappée est radicale mais elle reste ambiguë. Le geste final peut être lu comme une rupture, mais aussi comme un retournement vers soi. Au fond, ce qu’il vise, c’est peut-être le soldat en lui.

Les maquettes, un artifice délibéré

Le film assume la fiction, et même la met à nu. Les décors sont construits, parfois visibles comme tels, presque fragiles. On est loin d’une reproduction du réel, le film se place d’emblée dans un régime de représentation. Le fait que l’artifice soit perceptible crée une instabilité. On ne sait plus à quelle échelle on est, ni dans quel espace exactement. Et cela rejoint l’état du personnage, qui est lui-même dans un entre-deux : entre veille et sommeil, entre projection mentale et expérience. 

Une parenthèse tendre dans un monde violent

Je ne voulais pas faire un film uniquement dur, même si le monde que je filme l’est profondément. Aujourd’hui, le réel est violent, les corps sont pris dans des logiques de domination, de discipline, de guerre. Mais ce qui m’intéresse, c’est que même dans cette dureté, il y a des formes de tendresse qui apparaissent par moments, très brièvement. Une attention, un regard, une parole. Je trouve que même la dureté peut être traversée par quelque chose de tendre, et c’est cette coexistence qui m’importe. Je pense que c’est peut-être ce qu’il nous reste aujourd’hui : faire exister encore, malgré tout, des formes de douceur dans un monde qui se durcit. Le cabaret devient un refuge souterrain où des corps fatigués, brisés, qui ne trouvent pas leur place ailleurs, se retrouvent. Ce n’est pas seulement un lieu de spectacle, c’est un espace où se fabrique une autre forme de présence, une autre manière d’être au monde.

Un duo d'acteurs inattendu

Le point de départ, c’était vraiment le corps. Je voulais une relation presque sculpturale entre deux corps : celui du soldat, fragile, fêlé, presque chétif, avec un regard très ouvert, et celui du médecin, massif, qui peut le contenir, le contraindre, presque l’écraser. Nahuel Pérez Biscayart et Éric Cantona se sont imposés dans cette tension là. Mais il y avait aussi autre chose : leur présence dans le monde. Je ne voulais pas des acteurs “neutres”. Je voulais que le spectateur voie des visages qu’il connaît, chargés d’une histoire, d’une position politique. Ils sont dans le film avec ce qu’ils portent dans la vie. Il y a une forme de glissement : ce ne sont pas des acteurs qui disparaissent dans un rôle, ce sont des corps réels qui viennent habiter des personnages.

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