Entretien avec Alexander Murphy, réalisateur de Irish Travellers

par Laura Pertuy

Le long d’une route, dans une caravane cabossée, vivent les O’Reilly, famille nombreuse, aimante et unie qui coule des jours heureux loin des bruits de la société et de ses normes ordinaires. C’est tout l’art de la chronique en tant que forme d’expression sensible et personnelle qui se manifeste dans cette émouvante ode à la communauté des Travellers irlandais et aux modes de vie alternatifs. Une représentation joviale des relations familiales offerte par le documentariste franco-irlandais Alexander Murphy dans Tin Castle, son deuxième film. 

Entretien avec Alexander Murphy

Qu’est-ce qui vous a mené jusqu’à la famille O’Reilly puis vous a donné envie de réaliser un documentaire avec eux ?

J'avais une réelle curiosité pour cette communauté de « Travellers » (« voyageurs ») qui est extrêmement stigmatisée par la société irlandaise et par une partie de ma famille. Ce sont des gens soi-disant infréquentables, extrêmement dangereux ; il y a tout un mythe autour d’eux. Je voulais essayer de comprendre la raison de ce rejet et découvrir qui ils étaient réellement. 

J’ai commencé à prendre des photos de plusieurs personnes et familles. J'ai très vite déchanté parce que j'arrivais avec la sensation que c'était un peuple extrêmement libre, extrêmement fier, or j'ai constaté tout l'inverse : ils étaient assez cloisonnés et sédentarisés dans des sites spécifiques où ils avaient très peu d'espace pour exister. Ce sont des gens qui, au fil du temps, se sont mis à cacher leur identité pour être acceptés ou pour s'adapter à la société irlandaise. 

Et un jour, j'ai rencontré les O'Reilly, une famille assez particulière puisqu’ils sont en marge de la marge : en marge de la société, mais aussi en marge du reste de la communauté des « Travellers ». Ils ne vivaient pas sur un site mais seuls, isolés de tout. Il y avait quelque chose d'assez féérique mais aussi d’assez étrange autour d’eux, et puis surtout, j'ai eu immédiatement un coup de cœur pour cette famille. Je les ai rencontrés en 2020 et, chaque année, quand je revenais en Irlande pour rencontrer d'autres voyageurs, j'avais toujours cette envie de les revoir, de passer du temps avec eux, de leur montrer des photos…

On est complètement immergés dans la vie de cette famille ; comment y avez-vous trouvé votre place ? 

C'est une chose de pouvoir filmer une famille de « Travellers » au bord d'une route, c’en est une autre d'être invité à l'intérieur de leur mobil-home pour parler de sujets sensibles et profonds. Au fil des cinq ans passés à leurs côtés, j’ai créé des liens de confiance qui m’ont permis d’accéder à une certaine sincérité de leur part. Au début, je voulais me faire invisible mais c’est une posture très théorique qui ne fonctionne pas. En revanche, j’ai tenté de faire en sorte que la caméra devienne le onzième enfant des O’Reilly. Au fur et à mesure, je ne filmais plus des voyageurs mais une famille. Je me suis rendu compte que ce que je captais, c'était quelque chose d'essentiel et de très simple : c'était de l'amour à l'état brut.  

J’avais envie que Irish Travellers soit presque une vidéo de famille car on a l'habitude de voir les « Travellers » via un prisme assez folklorique, brutal, ou avec beaucoup d'artifices. Je voulais quelque chose de beaucoup plus honnête. Ici, ça ne m’intéressait pas forcément d'aller en détail dans les problématiques du monde adulte. On adopte la perspective des enfants qui comprennent qu’il y a des soucis sans savoir exactement de quoi il s’agit, ce qui me paraît être un point de vue plus intéressant. Il y avait aussi dans le fait de filmer cette famille un rappel assez nostalgique de mon enfance en Irlande avec ces couleurs, ces chaleurs d'été, où l’on était tous torse nu à manger des glaces, à se baigner dans la rivière, où on prenait le tracteur de mon oncle pour aller acheter des bonbons…