Entretien avec Aina Clotet, réalisatrice de Viva

par Laurent Hérin

Viva, premier film écrit, réalisé et interprété par Aina Clotet, est un piquant portrait de femme dans une Catalogne frappée par la sécheresse. Elle capte avec délicatesse les tensions de cette héroïne moderne en quête de sens, entre aridité du monde et vertiges intérieurs.

Entretien avec Aina Clotet

⁠Votre film est le portrait d'une femme moderne qui se bat, fais des choix, tombe, se relève et va de l’avant. Qui vous a inspiré ce personnage ? Il y a une part d’autobiographie dans ce portrait ?

Le film naît sans aucun doute de mes inquiétudes les plus profondes, du désir d’explorer le lien entre les dépendances dans les relations affectives et la peur la plus intime, celle de la mort. Et même si c’est vrai que j’ai beaucoup de choses en commun avec l’énergie de Nora, le portrait n’est pas pour autant autobiographique.

Avec Valentina Viso, la co-scénariste du film, nous avons construit un personnage qui s’inspire de notre propre expérience en tant que femmes quadragénaires dans le monde contemporain, de notre façon de ressentir les choses. Nora est, en effet, l’incarnation de nos peurs, de nos angoisses, mais aussi de nos espoirs et de notre conception de ce que signifie, selon nous, le fait d’être vivantes ou plutôt de nous sentir vivantes. 

Nora, comme nous-même, est en lutte permanente entre son corps et son esprit, dans une quête de plaisir, de divertissement, de vie, à la fois qu’elle ressent une peur profonde face à la possibilité de rester seule, puisque la solitude lui rappelle sa condition mortelle. En effet, Nora a très bien compris à travers l'expérience de sa maladie que la vie est éphémère et c’est donc précisément parce qu’elle a très peur, que Nora désire plus que jamais vivre intensément.

Pour aborder des sujets graves - la maladie de Nora mais aussi la planète entière qui surchauffe - vous faites le choix de la comédie avec de la fantaisie et même des touches de fantastique (des apparitions) ?

Nous avons travaillé le scénario en essayant de ne jamais perdre l’équilibre des tons: comédie, légèreté, et en même temps profondeur et tragédie. Notre vision du monde est empreinte d’humour. Notre regard sur la vie passe par l’humour. Nous sommes simplement incapables de penser l’existence sans humour parce que l’opposé est simplement insoutenable. L’humour est notre réponse à l’angoisse, à l’anxiété et à la peur, notre façon de nous révolter face à une réalité assez dévastatrice qui nous entoure.

Quant aux touches de fantastique, nous avons trouvé qu’elles constituaient un moyen très efficace et évocateur de rendre compte de l’état émotionnel de Nora, de ses angoisses et de ses obsessions, dans ce contexte d’anxiété généralisée dans lequel elle se trouve.


Pourquoi d’ailleurs situer le récit dans une Espagne futuriste (le côté dystopie, qui reste malgré tout sur une base réaliste) et quelles sont vos références ou inspirations dans le domaine ?

Dès le début nous avions l’intuition que l’histoire de Nora devait avoir lieu dans un contexte spécifique capable de mettre en évidence les idées, la réflexion et les émotions que nous voulions raconter. Pendant les années où nous avons écrit le scénario, la Catalogne subissait une sécheresse historique qui nous plongeait tous dans la panique. Il ne fut donc pas compliqué de réaliser qu’en exagérant un tout petit peu une situation qui était déjà bien réelle, nous obtiendrions ce contexte dramatique que nous recherchions pour notre histoire.

Nous souhaitions également aborder en quelque sorte la question de la santé mentale, et nous avons trouvé très intéressant que notre protagoniste, une scientifique qui se consacre à l'étude des moyens de prolonger la vie des cellules - ce qui pourrait nous permettre de vivre jusqu'à 120 ans -, se trouve à un moment de sa vie où, tant sur le plan social qu'environnemental, il est de plus en plus difficile de vivre sereinement et pleinement.

Tout l'aspect scientifique du film s'inspire des travaux de recherche réels, actuels et très prometteurs sur le vieillissement cellulaire menés au laboratoire de l'hôpital Can Ruti, à Barcelone, où nous avons eu la chance de tourner.



Vous êtes comédienne, qu’est-ce qui vous a donné envie de passer à la réalisation ? Jouer et diriger à la fois, c’est compliqué à gérer ?

Comme Nora je suis la fille d'un chercheur scientifique, issue d'une famille ayant une longue tradition scientifique, mais contrairement à notre personnage, mon destin a pris un détour quand j’avais 11 ans et j’ai commencé par hasard à jouer dans une série de TV très populaire en Catalogne. C'est pendant mes études de licence en communication audiovisuelle à l’UPF de Barcelone que j'ai découvert ma passion pour l’écriture d’histoires. À l’époque, se lancer dans la réalisation n’aller pas de soi : il y a vingt ans, il n’y avait pas beaucoup de références féminines dans la réalisation en Espagne, heureusement ce n’est plus le cas aujourd’hui. Je me suis donc consacrée à ma carrière d'actrice sans jamais laisser de côté l’écriture.

Il y a déjà quelques années que j’ai décidé de commencer à développer des projets personnels avec l’idée de les réaliser moi-même. J’avais également très envie de créer des personnages féminins puissants, profonds, avec un grand sens de l’humour, et de pouvoir les interpréter.

Il est vrai que jouer et réaliser représente un grand défi, mais je me suis entourée d’une merveilleuse équipe en laquelle j'avais pleinement confiance et avec laquelle nous avons beaucoup travaillé la préparation, à la fois du point de vue de la réalisation (planifier et avoir tout très clair et bien préparé) et du point de vue interprétatif. J’ai commencé à répéter le film plusieurs mois à l’avance afin d’arriver au tournage avec la plus grande confiance. Pour moi, il est très important de ressentir la liberté et de pouvoir prendre des risques pendant le tournage, et je me rends compte que je ne peux le faire que si j’ai préalablement préparé le terrain avec beaucoup de soin. Sans aucun doute que la clé réside dans le fait d’avoir à ses côtés la présence d'une équipe humaine et professionnelle de grande qualité, et j'ai le sentiment que, pour ce film, j'ai eu la chance de pouvoir compter sur ces deux éléments essentiels, qui ont rendu cette expérience à la fois très intense et profondément enrichissante.

Une question plus personnelle : que signifie ce petit cafard que l’on aperçoit à trois reprises je crois ? :)

Il existe le mythe selon lequel le cafard serait le seul être vivant capable de survivre à une grande catastrophe nucléaire et, bien que cela ne soit pas tout à fait vrai, on le considère comme un animal bien plus résistant aux radiations que les humains. Dans cette mini-dystopie, nous avons trouvé intéressant le parallèle avec Nora : c'est une survivante qui, au bout du chemin, est capable de surmonter non seulement sa maladie, mais aussi le tsunami émotionnel auquel elle est confrontée.

À la Semaine de la Critique

Viva Alive

2026

Long métrage

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