Entrer en cinéma
par Nathalie Chifflet
par Nathalie Chifflet
Le Syndicat Français de la Critique de Cinéma a été fondé en 1946. Il semble que nous sommes passés si vite du premier au deuxième siècle du cinéma ! Car voilà que nous célébrons notre anniversaire, 80 ans déjà. A cet âge, nous gardons la tête haute. Nous regardons en arrière, fiers de ce que nous avons accompli depuis le commencement, et regardons aussi loin devant, mûs par l'infatigable élan qui nous porte jusqu'aux écrans et jusqu'aux films.
Quand notre collectif crée la Semaine de la Critique, en 1962, il se fait explorateur de nouveaux auteurs, promoteur des débuts fondateurs que sont leurs films courts ou leur premier ou deuxième long métrage. La déléguée générale Ava Cahen et ses comités poursuivent avec rigueur ce travail de recherche et de repérage, avec leur double sélection de 11 longs et 13 courts métrages de cinéastes du monde. Ils font un choix engagé et accueillant d'auteurs premiers, qui sont comme la vague nouvelle du cinéma que nous, critiques, sommes résolus d'ancrer dans le mouvement d'un art traversé de courants, irrigué de continuités, vivifié de ruptures. Ce n'est pas que le cinéma n'est pas déjà inventé : c'est qu'il est sans cesse réinventé, recréé, redéfini par les formes, les idées, les visions, les imaginaires, projetant de nouvelles perspectives, posant de nouveaux enjeux.
Chaque Semaine de la Critique repose sur cet axiome : la critique consubstantielle au cinéma est sensible à sa puissance d'invention et de liberté. La critique choisit. Elle défend. Nos comités portent les films de leur sélection avec force, et même du dévouement comme on en a envers nos amis ou nos aimés.
Critique de cinéma est devenu un métier de combat. La critique subit des conditions économiques de plus en plus dégradées. C'est pourtant à la condition impérative d'une juste rémunération que la critique peut accomplir un travail fort, indépendant, de pensée et d'analyse.
La liberté de la critique est particulièrement instable et menacée. Des stratégies commerciales dures conditionnent de plus en plus l'accès aux films, contrôlent le dialogue avec leurs auteurs, et cherchent à transformer tout acteur du discours sur les œuvres en son servile laudateur. Mais nous, critiques, ne sommes pas des publicitaires subalternes. Et nous refusons de voir les œuvres vendues comme de simples marchandises, promues par un marketing sous influence au sein d’un système envisagé comme purement concurrentiel. Un film n’est ni une lessive ni une crème anti-rides. Nous refusons de déclasser le cinéma en produit de consommation courante : nous regardons les films comme des œuvres d'art et exigeons de les travailler comme telles.
L'art du cinéma réclame l'art d'aimer cher au cinéaste et critique Jean Douchet (1929-2019). Le critique est un chercheur d'images, inlassablement attelé à exposer ses découvertes, à les porter en pleine lumière, à leur donner une pleine visibilité. Pour interroger sans relâche, avec une vigilante lucidité, la valeur des cinéastes et des films. La critique selon Douchet est un acte de création à part entière, un art noble qui engage celui qui regarde, face au film, face au monde. C'est à cette hauteur d'art et de vue que nous voulons nous tenir.

Nathalie Chifflet
Présidente du Syndicat Français de la Critique de Cinéma et des Films de Télévision