Édito de Léo Soesanto

L’Au-delà

On vit avec le secret espoir que le cinéma change le monde. La crise du coronavirus a retourné ce fantasme comme un gant médical : le monde change le cinéma, a vidé les salles, annulé les festivals, arrêté net les tournages et nous a forcés à nous retrancher chez nous pour le consommer en ligne. Passée la sidération, il nous fallait à la Semaine de la Critique continuer notre mission de soutien de jeunes cinéastes. En accompagnant les dix courts métrages, nous travaillons vers un retour à la « normale » (rendez-vous donc en mai 2021 à Cannes) tout en sachant que cette normalité ne sera plus ce qu’elle était tout à fait, à présent que nous avons intégré les mots « quarantaine », « distanciation sociale » et « confinement » dans notre logiciel existentiel. Et, tandis que nous écrivons ces lignes fin mai 2020, la culture semble être la dernière préoccupation de nos gouvernements çà et là, notre soutien à ces dix cinéastes internationaux n’en paraît que plus important.

Ces dix courts métrages au temps de la pandémie ont donc une saveur particulière : on les regardera avec la nostalgie du monde d’avant (les fêtes dans Dustin de Naïla Guiguet, les virées en voiture de Towards Evening de Teymur Hajiyev), avec nos sentiments ambigus (Paix ? Anxiété ? Nécessité de faire son pain maison ?) face à cette période de temps suspendu que nous vivons encore plus ou moins (et à laquelle font écho August 22, This Year de Graham Foy et Humongous! de Aya Kawazoe). Mais au-delà de l’habituelle diversité d’humeurs et de tons, de la fable féministe punk de Menarca de Lillah Halla à la reconstruction documentaire et mémorielle de Maalbeek d’Ismaël Joffroy Chandoutis, une même question semble avoir taraudé les films et nos esprits de sélectionneurs confinés : que faire après ? Qu’y aura-t-il ensuite ?

Chacun dans leur univers, les personnages de ces dix courts sont confrontés aux prochains pas à faire dans une année et un monde incertains — qu’il faille sortir de la pénombre de l’enfance pour affronter l’étrange lumière des désirs adultes dans White Goldfish de Jan et Raf Roosens ou Forastera de Lucía Aleñar Iglesias, survivre à un viol dans Good Thanks, You? de Molly Manning Walker ou voir s’éloigner sa meilleure amie de toujours dans Marlon Brando de Vincent Tilanus. A l’aube, les personnages de Dustin titubent vers leur « after » comme nous tous, ici dans les films ou dans la vraie vie, à la recherche de sens, de liens avec autrui et de beaux lendemains. On leur espère, on nous espère, de zoomer sur l’essentiel plutôt que de tomber dans une réalité lointaine, façon « fenêtre ou ne pas être », comme une conférence sur Zoom.

Léo Soesanto
Coordinateur
comité court métrage

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