60e édition | Du 7 au 15 juillet 2021

60 ans d'avenirs

Séjour dans les Monts Fuchun

par Michel Ciment

Par quel concours de circonstances la plus grande révélation internationale de 2019 ne s’est pas retrouvée dans la compétition cannoise, pour faire le bonheur de la Semaine de la Critique (mais hors compétition !) ? Peut-être en effet son ambition folle sous son allure modeste ne se prêtait pas à une confrontation. Gu Xiaogang n’avait pas trente ans quand il entreprit son premier film, qui lui prit deux années, avec des comédiens amateurs parfois même membres de sa famille. Autodidacte, il ne fit pas d’études de cinéma comme ses prédécesseurs, de Chen Kaige à Jia Zhangke, qui ont renouvelé le cinéma de leur pays. Son titre, Séjour dans les monts Fuchun, est emprunté à une peinture en rouleaux célèbre, réalisée il y a plus de 600 ans par Huang Gongwang (1269-1354) et appartenant à un genre classique dit de « Montagne et d’Eau ». Le cinéaste ne cesse de se mesurer aux grands thèmes de la culture chinoise : le conflit de l’ancien et du nouveau, le rapport de l’art avec la réalité, les confrontations de générations. Sa figure de style préférée, le plan-séquence sous la forme d’un travelling latéral, associe l’espace et la durée, comme en témoigne ce long passage où l’instituteur propose à la jeune fille qui s’est éprise de lui qu’il nage près de la côte tandis qu’elle parcourt la même distance à pied, avant qu’ils ne se retrouvent pour déambuler ensemble le long de la berge dans une belle démonstration de l’espace-temps.

Gu Xiaogang, pour ses débuts, est venu tourner dans sa ville natale de Fuyang où ses parents tenaient un restaurant qui fut détruit suite à un programme de rénovation urbaine, dont on trouve un écho dans l’évocation des quartiers rasés et des constructions nouvelles. Le film s’ouvre dans un restaurant, propriété d’un des quatre fils qui avec leur parentèle célèbre les 70 ans de leur aïeule. Son évanouissement annonce son déclin et sa mort prochaine. L’œuvre s’achève sur un plan de nature où le plus discret des quatre fils est isolé dans un parc. Le récit foisonnant opère par fragmentations et ne cesse de confronter les problèmes des personnages (dettes de jeu, volonté des parents de voir leur fille choisir un meilleur parti que celui qu’elle aime, soucis d’un père avec son enfant handicapé) et la présence d’une nature immémoriale et d’une beauté souveraine. Le réalisateur évite les conflits ouverts, comme dans cette scène digne d’un mélodrame où la grand-mère prend le parti de sa petite fille qui, contre sa mère, privilégie le cœur plutôt que la raison. Ne cessant d’évoquer l’individuel et le collectif, il rend compte des mutations de son pays par de subtiles observations : les anciens parlent le dialecte local et les jeunes, le mandarin. Annoncé comme la première partie d’une trilogie, Séjour dans les monts Fuchun, par sa fusion du sublime et du familier, s’inscrit dans la filiation de deux maîtres du cinéma asiatique, Kenji Mizoguchi et Hou Hsiao-hsien.

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