Entretien avec Anna-Marija Adomaitytė et Elie Grappe, réalisateur·ice·s de I Think you Should be Here

par Esther Brejon

Que reste-t-il de Tiktok et de sa mise en scène permanente ? Après le flot ininterrompu des contenus, vient la danse incessante des corps. Elie Grappe et Anna-Marija Adomaitytė filment avec sensibilité sept jeunes filles utilisatrices de Tiktok, dans l’intimité de leurs chambres. Dans une “chambre à soi” ouverte sur le monde, elles se réapproprient leurs voix et leurs corps à travers une danse hypnotisante.

Entretien avec Anna-Marija Adomaitytė et Elie Grappe

Quel a été le point de départ du film ?

Anna-Marija Adomaitytė : Le film s’inscrit dans la continuité d’un travail chorégraphique de longue haleine que j’ai mené sur scène avec sept protagonistes à partir de 2023, intitulé TikTok-Ready Choreographies. Au fur et à mesure qu’elles grandissaient, on voulait que le film saisisse ce moment particulier de leur vie, qu’il questionne ce que signifie de nos jours la fin d’une adolescence façonnée par les réseaux sociaux et ce qu’on peut faire de ce vocabulaire, de ces gestes accumulés au fil du temps.  

Elie Grappe: Dans la continuité du travail chorégraphique d'Anna-Marija, on a proposé à ces utilisatrices d'épuiser le vocabulaire de TikTok qu'elles connaissent bien et qui habitait leur vie jusqu'à présent. On s’est rendu compte que ce qu’elles en faisaient dévoilait à la fois la violence de cette expérience, mais aussi un sincère désir d'interaction et une étrange puissance collective, latente. On a pensé le film, avec les protagonistes et jusqu’au montage avec Suzana Pedro, comme une sorte de rituel dansé et chanté vers l'âge adulte, où l’on se questionne sur ce qui va rester du vocabulaire de son adolescence.

Vous êtes réalisateur et chorégraphe. Comment vous êtes-vous répartis les tâches sur le film ?

Anna-Marija Adomaitytė : En fait, on a tout fait ensemble : on trouvait important de donner aux filles une réelle capacité d’action et de mettre en place un processus collectif. Le travail a pris forme à travers des moments choraux guidés par la chanteuse et interprète Jeanne Pâris, au fil de séances d’improvisation. On a invité les filles à se souvenir de leurs danses TikTok et de travailler à partir de leur mémoire corporelle. Gautier Teuscher a composé la musique à partir de sons de nombreuses vidéos qu’elles avaient compilées. 

Elie Grappe : C'est une première co-réalisation, mais on collabore de façon diffuse sur tous nos projets. Anna-Marija était présente pendant quasiment tout le processus d’Olga, j’ai suivi le processus de création de la pièce d’Anna-Marija. On connaît très bien le travail de l'une et de l'autre et on partage des questions communes, sur l’épuisement du geste, sur la capacité des corps à éroder ou non les systèmes de pouvoir auxquels ils font partie. 

Que représentent ces jeunes filles pour vous ?

Anna-Marija Adomaitytė : La force et la complexité de leur expérience nous ont particulièrement touchés. On voulait composer ce film ensemble, avec l’incarnation de leur point de vue en tant qu’utilisatrices actives de TikTok, afin de rendre compte de leur expérience profondément ambivalente de ce phénomène des réseaux sociaux. 

Elie Grappe : Ce qui nous a frappés, lorsqu’elles retraçaient leur expérience des réseaux, c’est leur acuité, leur intelligence, leur humour aussi… Nous avons beaucoup appris de ces personnes à la fois lucides et fortes, qui entrent peu à peu dans l’âge adulte et élaborent leur vision politique du monde. Malgré l’âpreté de ce qu’elles racontent, elles nous donnent de l’espoir !