À flot

par Ava Cahen

Le plaisir de la découverte est infini – en témoignent les 11 premiers et deuxièmes longs métrages de la sélection 2026. Pour la première fois de son histoire, La Semaine de la Critique ouvrira son édition avec un premier film d’animation, In Waves, adaptation du roman graphique d’AJ Dungo par la réalisatrice franco-vietnamienne Phuong Mai Nguyen. En rajeunissant les codes du mélodrame, la réalisatrice offre à cette histoire d’amour et de résilience – qui se déroule en Californie – des accents pop et toniques. Son univers visuel rafraîchissant et sa force d’incarnation font le sel de cette première œuvre où les émotions se bousculent en musique (Oklou et Rob aux manettes). Avec les voix françaises de Lyna Khoudri, Rio Vega, Biran Ba et Paul Kircher. Et en anglais, Will Sharpe et Stephanie Hsu. 

Quatre autres premiers films français nous ont fait chavirer cette année. En compétition, La Gradiva de Marine Atlan. Récit d’apprentissage où les passions et les peurs cognent le cœur d’un groupe de lycéens français en voyage à Pompéi. Remarquée pour son méticuleux travail en tant que chef opératrice (Nos Cérémonies, Le Ravissement, Les Reines du drame, L'engloutie), Marine Atlan se révèle ici metteuse en scène et conteuse hors pair. De chaque plan transpirent les sentiments flous d’une génération désenchantée. En séances spéciales, La Frappe, drame filmé à fleur de peau par Julien Gaspar-Oliveri, avec Bastien Bouillon et les révélations Diego Murgia et Romane Fringeli, et Du Fioul dans les artères, palpitante romance entre deux camionneurs séparés par la route, réalisée par Pierre Le Gall, avec Alexis Manenti et Julian Szwiezevski. Le premier travaille la compression du champ et de ses perspectives, traduisant l’angoisse que le retour d’un père abusif produit; le second, joue des focales longues et courtes au gré des déplacements d’Etienne et de ses retrouvailles intimes avec Bartosh, son crush. Enfin, c’est Adieu monde cruel de Félix de Givry qui clôturera la 65e édition, hommage au cinéma de Louis Malle et de François Truffaut. Les aventures d’Otto (interprété par Milo Machado-Graner, découvert dans Anatomie d’une chute), un adolescent en mal de vivre qu’une rencontre amoureuse inattendue va guérir de ses idées noires. Avec Jane Beever, dont c’est le premier rôle au cinéma, et la voix familière de Françoise Lebrun, narratrice humaine et omnisciente. 

Autre premières fois marquantes pour la Semaine de la Critique, la sélection en compétition d’un film yéménite et d’un film kosovar. Al Mahattah, premier long métrage de fiction de Sara Ishaq emprunte à la fable et au soap pour raconter les divisions d’un pays et le soulèvement des femmes contre le patriarcat. C’est dans l’élan sororal que le film trouve son inspiration et sa respiration. Le contraste soigné entre cette lumineuse solidarité féminine et la noirceur des conflits civils et de leur escalade fait le sel de cette tragi-comédie. Direction Pristina ensuite, avec Dua, le deuxième long métrage de Blerta Basholli, portrait d’une adolescente, dans les années 90, se heurtant au réel chaque jour un peu plus fort depuis que les hostilités entre le Kosovo et la Serbie ont éclaté. Comment façonner son identité quand le monde est en train de s’écrouler ? C’est cette énigme existentielle que sonde la réalisatrice avec intelligence et sensibilité. 

De quête de sens et de crise d’identité, il est aussi question dans A Girl Unknown, premier long métrage de la cinéaste ZOU Jing, peinture de la vie d’une jeune chinoise ballotée de famille en famille de son enfance à l’adolescence. Brillamment construit et rigoureusement mis en scène, ce drame aborde avec délicatesse les stigmates d’un tel traumatisme, à travers trois chapitres fondateurs de la vie de son héroïne. Avec Li Gengxi, révélée par Resurrection de Bi Gan. Plus joviale est la représentation des relations familiales que fait le documentariste franco-irlandais Alexander Murphy dans Tin Castle, son deuxième film. Le long d’une route, dans une caravane cabossée, vivent les O’Reilly, famille nombreuse, aimante et unie qui coule des jours heureux loin des bruits de la société et de ses normes ordinaires. C’est tout l’art de la chronique en tant que forme d’expression sensible et personnelle qui se manifeste dans cette émouvante ode à la communauté des Travellers irlandais et aux modes de vie alternatifs.

Autre merveilleuse rencontre, celle de Nora, héroïne de Viva, premier long métrage de la réalisatrice espagnole Aina Clotet (également interprète du rôle principal). Dans cette comédie douce-amère, qui se passe dans une Catalogne en proie à une sécheresse extrême, une quadragénaire tout juste remise d’un cancer du sein voit sa libido exploser. Volcanique et jouissif, le film n’a peur de rien, surtout pas de montrer les transformations du corps féminin après la maladie et l’impact sur la sexualité. À des milliers de kilomètres de là, quelque part à Mexico, un jeune homme se replonge, quant à lui, dans ses souvenirs d’enfance pour en démêler les mystères coriaces, notamment ceux qui entourent la maladie de son père. Un voile sur la mémoire qu’il lève en interviewant sa mère. Seis meses en el edificio rosa con azul, du cinéaste mexicain Bruno Santamaria Razo, enchante par ses habiles glissements entre le réel et la fiction et son audacieuse réinterprétation de la méthode du  flashback. Une hybridation sensationnelle qui renforce le caractère romanesque de ce flamboyant premier film de fiction. 

 

Ava Cahen
Déléguée générale