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LA CRITIQUE VUE D’ALLEMAGNE

Retour sur la table ronde sur la critique organisée par le VDFK à Berlin (novembre 2013)

 



Samedi 23 novembre, avait lieu dans l’une des salles du cinéma Arsenal à Berlin, à l’initiative du VDFK (Verband der deutsche Filmkritik, l’association des critiques de cinéma allemands, équivalent de notre Syndicat de la critique) présidé par Frédéric Jaeger (fondateur du site critic.de), une table ronde autour de l’influence de la critique sur la distribution des films en salles, des liens entre critique et programmation de films, de la difficulté de se dégager de la complicité qui se forme parfois avec les réalisateurs de films (et de préserver l’autonomie du jugement). Pus largement se posait la question du rôle de la critique aujourd’hui en regard de l’évolution de la presse et du cinéma, mais aussi de la société.

J’ai participé à ce débat aux côtés de Cristina Nord, critique pour le quotidien « Die Tageszeitung » (le Taz, créé en 1979, est un journal à part en Allemagne, se définissant comme « irrévérencieux, commercialement indépendant, intelligent et amusant »), Lars Henrik Glass, critique et directeur du festival de Oberhausen (festival international du court métrage qui se déroule chaque année en mai, avant Cannes), Dominik Kamalzadeh (critique autrichien pour Der Standard et Kolik.film) et Jutta Brückner (réalisatrice allemande, présidant la section cinéma de l’Académie des arts à Berlin).

Cette dernière commença le débat en évoquant son expérience de réalisatrice indépendante, aidée par la critique il y a 35 ans, lors du passage à la télévision de son premier long métrage, et quasiment ignorée par cette dernière lors du passage télévisé de son dernier film l’année dernière. « Le cinéma a besoin de la critique !» énonça-t-elle. C’est la critique qui fait exister les films, notamment dans la profusion des offres actuelles. Dominik Kamalzadeh rappela la pluralité de l’offre critique en Autriche, la disponibilité de la presse pour couvrir des événements importants comme la Viennale tous les ans en novembre. Cristina Nord, elle, est responsable d’une page dans le quotidien Taz, ce qui lui permet d’avoir la liberté d’écrire sur les films, les personnalités ou les événements qu’elle souhaite défendre, équilibrant les contenus sur les films fragiles ou plus populaires, cinéastes et acteurs connus ou plus méconnus. Elle insista sur la nécessité que la presse reste lieu de discussions et de débats. La discussion évolua ensuite sur le parallèle entre critique et programmation. Les critères de sélection des films pour les sélectionneurs de festivals doivent-ils être les mêmes que pour déterminer l’intérêt d’un film ? Débat intéressant, les enjeux de programmation et de critique étant à la fois différents et communs. Le sélectionneur peut aussi être plus dur avec certains films en ne les sélectionnant pas car il n’y a pas assez de place pour les programmer dans un festival, ce qui ne veut pas dire qu’il ne les aime pas bien sûr.

Le débat se poursuivit sur le rôle de la critique dans l’opinion publique, le fait qu’elle ait souvent perdu aujourd’hui son rôle d’agent prescripteur. La « critique bourgeoise » (telle qu’énoncée par l’une des intervenantes), respectée, personnalisée par de grands critiques qui faisaient l’opinion en écrivant de grands papiers sur les films dans la grande presse papier, n’existe pratiquement plus. « C’est la presse du compte-rendu », affirma Lars Henrik Glass, faisant allusion aux multitudes d’avis soi-disant critiques, trop courts pour véritablement avoir un rôle prescripteur, trop indigents pour engager une réflexion profonde sur un film.

Inversement une nouvelle presse web est en train de se développer, ajoute Dominik Kamalzadeh (écrivant notamment pour Kolik film, un magazine cinéma qui ne se plie pas aux besoins de la presse quotidienne et se trouve proche d’une expérience critique telle que la revue en ligne australienne Senses of Cinema). La critique est en pleine mutation, elle est le reflet de la société comme les films reflètent également nos vies quotidiennes ou les évolutions culturelles et technologiques. La presse cinéma peut peut-être aujourd’hui créer de nouveaux espaces critiques exigeants (ou du moins continuer à les créer, car certains existent déjà) sur le web ou via des magazines édités directement pour les tablettes électroniques (et mêlant texte, images et sons), elle peut se réinventer (exemple de Blow up, le site créé par Luc Lagier sur la plate-forme Arte). Rien n’est perdu. D’autres questions ont été abordées : la possibilité pour la critique de se chercher un allié : la salle de cinéma, les distributeurs – sans que ces derniers « n’achètent » les critiques de cinéma, comme cela peut-être le cas, du moins en Allemagne ! - ; la question de l’implication des critiques dans des ateliers scolaires (pour initier les jeunes à une forme de pensée critique sur le cinéma) ; le rôle de Youtube aujourd’hui et de la profusion des images sur internet (quel rôle peuvent les critiques de cinéma vis-à-vis d’elles ?).

La discussion était passionnante et ouvrait de nouveaux champs de réflexion. Elle s’est tenue avant la remise du prix Siegfried Kracauer (du nom du célèbre critique allemand bien connu des cinéphiles français pour son livre De Caligari à Hitler : une histoire psychologique du cinéma allemand) : le prix de la meilleure critique de l’année fut décernée à Cristina Nord (participante au débat) pour son texte sur le film d’Ulrich Seidl (Paradis : amour). Une bourse de 12000 euros a également été attribuée au jeune critique Nino Klingler, conditionnée par la remise d’une critique d’un film par mois et de l’écriture de deux essais sur la critique de cinéma (notamment son avenir). Une initiative stimulante et encourageante pour la critique de demain, financée par la MFG Filmförderung du Bade-Württemberg (commission du film de ce Länder allemand).

Bernard Payen

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