Archive pour juin 2011

Cannes 2011 vu par les critiques #1 (Compétition)

Mercredi 15 juin 2011

Après s’être défoulés sur leurs réseaux sociaux préférés, six membres du Syndicat et une critique chilienne dressent un compte-rendu aussi concis que subjectif du 64e festival de Cannes :

Charles Tesson, délégué général de la Semaine de la critique 2012, collaborateur des Cahiers du cinéma

Alex Masson, membre du Jury Caméra d’or au Festival de Cannes 2011, collaborateur de Première, Nova, Brazil, Standard.

Michael Gennham (Les Fiches du cinéma)

Pierre-Simon Gutman (L’Avant-Scène cinéma, Les Fiches du cinéma)

Pamela Pianezza (Première, Be, Le Monde des ados, Alibi, Séquences)

Léo Soesanto (Les Inrockuptibles)

& Pamela Bienzobas (Revista de cine Mabuse, Chili)

EPISODE 1 : LA COMPETITION


Le coup de cœur de Charles Tesson : HABEMUS PAPAM (Nani Moretti)

Mal reçu à Cannes, non à cause du film, pourtant magnifique, mais de ce qui en était espéré : un film à charge, mais Moretti n’est pas Rosi, ou un film plus superficiellement anti-curé, dans un sorte de folklore anticlérical, effluve tardive d’un post-surréalisme quelque peu attardé. Erreur, car on sait que Moretti, au moins depuis La messe est finie, aime la soutane, ou en tout cas la porter, même s’il laisse ce soin ici à d’autres.

« Nous avons un pape », dit le titre. Nous, l’assemblée des fidèles qui attend l’annonce sur la place Saint-Pierre, exprimant sa volonté d’en avoir un, tout en oubliant l’impensé et l’impensable : l’être du pape et sa volonté d’assumer cette fonction. En effet, il y a un vide dans la procédure d’élection car il n’y a pas besoin de se porter candidat pour devenir pape, n’importe qui pouvant, par la volonté de l’autre, se retrouver élu sans l’avoir désiré. D’où la marche à reculons du héros (Michel Piccoli, prodigieux), qui débouche sur une déflagration magistrale, souveraine, inoubliable.

Il y avait jusqu’ici deux grands films sur le pape et le Vatican. Celui de Marco Ferreri, L’AUDIENCE, et de Marco Bellochio, Le sourire de ma mère. Habemus papam achève cette trilogie, à défaut de Sainte Trinité.

L’APOLLONIDE – SOUVENIRS DE LA MAISON CLOSE, de Bertrand  Bonello

« Les hommes ont des secrets, mais pas de mystère ». On veut le secret de Bonello pour nous avoir livré un des plus beaux chocs de la compétition cannoise, injustement boudé par le jury. Un film de bordel racé, d’une beauté sauvage, au casting féminin formidable, sensuel et cérébral. Bonello ose beaucoup, réussit souvent. Ses larmes de foutre hantent.

L.S.


DRIVE, de Nicolas Winding Refn

La meilleure séquence d’ouverture, la bande-son la plus inoubliable… Nicolas Winding Refn a bien marqué les esprits avec ce film d’action mélancolique. Ryan Gosling est mémorable dans un jeu à tel point superficiel que l’on se demande si son personnage cache un vide absolu ou une profondeur insondable. Peu importe, car bien plus que l’anecdote, ce qui compte est le plaisir d’une mise en scène épatante, d’une précision d’horloger.

P.B.

Le Michael Mann des années 80 a un héritier inattendu (jusque dans le gout parfait pour sa B.O ou son néo-romantisme d’époque) : Nicolas Winding Refn.

A.M.

Une série B détonante, excessive et sexy sur une bande-son eighties irrésistible, blindée d’hommages au cinéma de genre des années 70. Regard vide et cure-dent au bec, Ryan Gosling est grandiose en gangster mutique. La grande classe.

P.Pz


LA PIEL QUE HABITO, de Pedro Almodovar

Almodovar incapable d’habiter un sujet pourtant rêvé pour lui, et laisse Hitchcock et Franju le faire à sa place. Un comble.

A.M.

Le meilleur film de Pedro Almodovar depuis Parle avec elle est un thriller érotico-transgénique. Un feu d’artifice baroque et tordu, à la frontière du genre horrifique qui nous rassure sur l’avenir d’Antonio Banderas.

P.Pz

LE HAVRE, d’Aki Kaurismäki

Il n’y a pas grand-chose de nouveau dans celui qui a été probablement le plus consensuel des films de Cannes. Mais au milieu de la dureté généralisée des sujets, et des nombreux travaux plus prétentieux que réussis, ce havre de chaleur humaine, d’une maîtrise incontestable de mise en scène et de narration, apporte une belle lueur d’espoir dans la société et dans le cinéma.

P.B.

Aki Kaurismäki s’est converti à l’optimisme et cela lui va bien. Le Finlandais pince-sans-rire a su aborder ce sujet potentiellement moralisateur – un ado sans-papier recueilli par un vieux ronchon – avec flegme et sans effusion de larmes.  Une qualité rare.

P.Pz

MELANCHOLIA, de Lars Von Trier

Les déclarations finissent toujours pas s’envoler, les images de Von Trier resteront. Lui a rempli sa promesse de provocateur (à deux balles), son film celle d’associer magnificence viscontienne et apocalypse sentimentale.

A.M.

La fin du monde filmée avec une grâce hypnotisante. Un film taillé pour la Palme d’or.

P.Pz

MICHAEL, de Marckus Schleinzer

Comment dissimuler un énième film autrichien clinique ? En utilisant l’alibi malhonnête d’une histoire de pédophilie. A personnage central qui exhibe sa bite, film faux-cul.

A.M.

PATER, d’Alain Cavalier

Quelle réjouissante réflexion sur les rapports de pouvoir, sur le pouvoir, sur la fiction et sur le cinéma ! Réduit de manière impardonnable à une visibilité minimale, ce film brouillon met en scène un réalisateur et son acteur, en même temps (littéralement) qu’un président de la République et son Premier ministre, décidés à instaurer un salaire maximal. Ce qui pourrait paraître un exercice intellectualisant est en fait un film plein d’amour et d’humour.

P.B.

Davantage qu’une remarquable fiction politique (la meilleure de Cannes): la preuve par l’image qu’avec une caméra DV, un peu de foi et de folie, on dépasse aisément toutes les questions ringardes liées au budget ou à la vraisemblance. Cavalier enfonce La Conquête et retrouve une magie du cinéma pur digne de Méliès.

P-SG.

POLISSE, de Maïwenn

L.627 version 2.0 : une petite dose de démagogie, deux doses de scènes puissantes. Versez sur un casting absolument parfait (et une co-scénariste de génie, Emmanuelle Bercot). A consommer avant que le politiquement correct ne remonte à la surface.

A.M.

SLEEPING BEAUTY, de Julia Leigh

Branlette arty. Une bonne nuit de sommeil et il n’y paraitra plus.

A.M.

La compétition, c’était peut-être un peu trop pour cet intéressant premier long métrage de l’Australienne Julia Leigh. Un vrai film d’atmosphère, élégamment mis en scène, qui ne fait quasiment rien d’un scénario pourtant vendeur (voire racoleur).

P.Pz

THE ARTIST, de Michel Hazanavicius

Hormis la beauté du geste de produire un tel film aujourd’hui, ça ne reste qu’un gentil exercice de style. Vraiment pas de quoi rester muet d’admiration.

A.M.

Un charmant petit objet de cinéma romantique – vite vu, vite oublié – qui nous a au moins réconcilié avec Jean Dujardin, sans aucun doute fait pour le cinéma muet.

P.Pz

THIS MUST BE THE PLACE, de Paolo Sorrentino

Aussi brillant formellement que con-con sur le fond. Sorrentino se gâche avec ce Paris Texas revisité par Forrest gump.
A.M.

THE TREE OF LIFE, de Terrence Malick

L’évangile selon Terrence Malick, le National geographic et le Futuroscope. Et pourtant une parole divine dès que ça aborde l’enfance.

A.M.

L’origine du monde filmée avec sur un ton pontifiant engourdissant. On jette le sermon, on garde la magistrale exploration des rapports familiaux.

P.Pz

WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN, de Lynne Ramsay

En donnant tout dans sa première partie avec une maîtrise rythmique et narrative admirable, éclatante en suggestion et retenue, le film inspiré du roman de Lionel Shriver se boycotte lui-même, condamnant sa seconde partie à la surenchère exhibitionniste. Tout était dit sur la tuerie scolaire, dont l’important est le drame de la mère du criminel adolescent et sa culpabilité vis-à-vis de la société et de son fils. Il était inutile de, en plus, tout montrer.

P.B.

Grande idée, raconter une histoire horrible à la manière d’un film d’horreur domestique. Mauvaise idée, noyer le film sous ce concept, aussi brillant soit-il.

A.M.

Prochain épisode : Un certain regard…