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« Les séries sont-elles l’avenir du cinéma ? »

Mardi 5 avril 2011

A quelques jours de la 2e édition du festival Séries Mania (du 11 au 17 avril au Forum des images), rencontre avec Pierre Langlais, journaliste spécialiste des séries TV (Télérama, Canal+.fr, TPS Star, Le Mouv’, Slate.fr, Snatch) et membre du Syndicat de la critique.

SYNDICAT DE LA CRITIQUE : L’un de vos articles publié en décembre dernier sur Slate.fr a pour titre « Le cinéma est-il dévalisé par les séries télé? ». Vous y faites notamment ce constat : « les séries pourraient bien être l’avenir du cinéma ». D’où vous vient cette idée ?

PIERRE LANGLAIS : Elle ne vient pas moi mais d’un nombre croissant de journalistes, spécialistes des séries et même du cinéma qui constatent la qualité indéniable des séries et leur influence sur toutes les formes de fictions. On a longtemps fait des séries le parent pauvre du cinéma, un cousin « divertissant » du grand écran, sans véritables ambitions narratives ou visuelles,  en oubliant quelques tentatives formidables comme Twin Peaks.

Jusqu’ici, cela ne faisait pas de doute pour ceux qui prenaient cet art de haut : les séries suivaient le cinéma tant bien que mal, s’en inspiraient, faisaient ce qu’elles pouvaient pour lui ressembler. Pour les comédiens (surtout américains), on commençait à la télé, et on y finissait. On y naissait et on y mourrait. La vie, c’était au cinéma.

Aujourd’hui, le monde du cinéma et celui de la télé sont plus que jamais mêlés. Scorsese, Fincher, De Niro, le « gratin » hollywoodien s’essaye aux séries. Je ne dis pas que le cinéma va disparaitre et que les séries vont le remplacer, loin de là ! Si je dis que « les séries pourraient bien être l’avenir du cinéma », c’est — avec un peu de provocation ­— pour dire que le cinéma à son tour s’inspire des séries, y cherche de nouvelles idées, de nouvelles formes de narration, de nouveaux talents, etc. Pour les gens de cinéma, c’est une sorte de fontaine de jouvence. En s’y plongeant, Hollywood – mais cela vaut aussi pour le cinéma « indé » — ne peut qu’en ressortir plus dynamique, plus frais.

Qu’est-ce qui motive ce mouvement selon vous ?

C’est un mouvement culturel et populaire qui dépasse la simple industrie hollywoodienne. Quand le monde entier se plante devant son écran pour voir une série, le cinéma ne peut plus détourner le regard. Des œuvres comme Oz, Les Sopranos, Deadwood… ont suscité un regard nouveau sur des genres qui s’essoufflaient au cinéma. Les séries, notamment celles du câble américain — HBO, AMC, Showtime… — ont surpris beaucoup de monde et lentement fait accepter la série télé comme un objet culturel de qualité. Face à ce double mouvement de fascination de masse pour les séries et  de reconnaissance culturelle, le cinéma ne pouvait pas rester indifférent.

Ce phénomène de va-et-vient est-il vraiment récent ?

Non, il y a toujours eu des échanges entre le cinéma et la télévision. Alfred Hitchcock était à la télévision dans les années 50 et 60. Michael Mann produisait Deux Flics à Miami dans les années 80… Et puis il y a eu Twin Peaks, le véritable déclencheur, en avance sur son temps, du phénomène de rapprochement entre la télé et le cinéma qui se manifeste en ce moment.

Pour autant, ce lien était très lâche jusque dans les années 2000 et l’explosion des séries d’HBO. Un exemple : Alan Ball a décroché l’Oscar du meilleur scénario pour American Beauty en 2000. L’année suivante il lançait Six Feet Under. Tout s’est accéléré ces deux dernières années. Spielberg produit une demi douzaine de séries par an, Scorsese est arrivé chez HBO, Michael Mann y vient bientôt avec Luck, dont les héros seront Dustin Hoffman et Nick Nolte; Philip Seymour Hoffman, Kevin Spacey et Kathryn Bigelow s’y mettent aussi… la liste est immense.

A Hollywood, les « grands » du cinéma font-ils toujours de grandes séries ?

En général, ils restent à leur place. Jerry Bruckheimer fait à la télévision ce qu’il sait faire au cinéma : des produits grand public (Les Experts, FBI: Portés Disparus pour les plus réussies). Scorsese a fait du Scorsese. Spielberg produit des séries avec des petits hommes verts et, bientôt, des dinosaures… La télé tient à conserver leur « patte » et à ce que leur nom,  argument de vente majeur, ne soit pas suivi d’une déception.

Du côté des acteurs en revanche, c’est une autre histoire. Si Glenn Close est un modèle d’adaptation grâce à The Shield et Damages, d’autres ont fait des choix plus contestables. Récemment, Forest Whitaker s’est lancé dans une aventure peu glorieuse en acceptant le premier rôle du poussif Criminal Minds : Suspect Behaviour, série déclinée d’Esprits Criminels. Tim Roth, dans Lie to Me, frôle lui aussi le choix de carrière douteux. La solution pour une bonne transition du cinéma a la télévision se résume presque toujours en un mot : câble. Sur les chaînes du câble américain, les acteurs ont des rôles de qualité dans des séries ambitieuses, mais également du temps pour rester sur le grand écran, car ces séries se tournent en 3 à 4 mois.

Y a-t-il autant de passerelles en France entre cinéma et séries ?

Il y en a moins, mais il y en a. Claude Chabrol a fait quelques unitaires pour France Télévisions, Olivier Marchal a travaillé sur la première saison de Braquo, avec Jean-Hugues Anglade… On voit de plus en plus souvent des comédiens français passer du cinéma à la télévision. Les deux gros projets de France Télévisions du moment sont Les Beaux Mecs, avec Simon Abkarian et Signature, avec Sandrine Bonnaire et Sami Bouajila. Ce mois-ci on verra également Virginie Ledoyen dans XIII, sur Canal+. Des grandes actrices comme Catherine Deneuve ou Isabelle Huppert se sont amusées à jouer les « guests » dans des séries américaines et je ne serais pas étonné qu’on les voit un jour en héroïnes de séries hexagonales. Quant à la jeune génération, sans doute encore marquée par la très forte culture cinématographique française – à la différence des Anglais, notamment, qui n’ont aucun mépris pour la télévision – elle finira elle aussi par s’essayer aux séries.

Existe-t-il une « critique série » à la hauteur du phénomène ?

Bien sûr. Il y a en France une poignée de spécialistes qui s’acharnent à promouvoir une critique des séries prenant en compte les contraintes de cet art mouvant, essayant en permanence de se définir, travaillant à donner une image des séries comme objet culturel riche sans oublier leur fonction de divertissement. Les journalistes sont là, les médias leur donne de plus en plus souvent la parole, mais il existe encore de nombreuses résistances : la télévision a beaucoup de mal à leur laisser de la place.  Il n’existe presque pas d’émissions sur les séries et on va rarement au-delà des « événements » et de la vie privée des acteurs dans les émissions de divertissement. Par ailleurs il est très compliqué de parler d’une série de TF1 sur France 2, et vice versa. En toute logique, internet s’est attribué leur rôle et propose une compétition massive…

Enfin, il y a encore un problème générationnel. Certains dirigeants, pour qui les séries sont encore de vulgaires produits de consommation, ou certains intellectuels qui méprisent par principe la télévision, cette « boite à conneries », campent sur des positions conservatrices qui empêchent la critique de se développer pleinement. Heureusement, les choses avancent.

Qu’est-ce qui vous a poussé à rejoindre un Syndicat où les critiques cinéma sont largement majoritaires ?

Les séries et le cinéma sont sœurs. Aux Etats-Unis, elles sont carrément siamoises. Si ce rapprochement et cet échange se font sur les écrans, je pense qu’ils se feront aussi dans le milieu de la critique. Combien de membres du Syndicat, critiques cinéma, sont-ils (plus ou moins secrètement) fans des Sopranos, de Lost, de Mad Men… ? Eh bien prenez le pourcentage de ces journalistes et pensez qu’il ora croissant dans les années à venir. Le Syndicat est pour moi une autorité intellectuelle en laquelle j’ai foi.

En dehors de vivre ma passion et de vivre de ma passion, mon but est de lui offrir un maximum de visibilité. Pour cela, il faut, entre autres, convaincre ceux qui représentent l’art noble du cinéma que les séries méritent aussi leur considération. C’est une question de légitimation de la critique des séries et de reconnaissance des séries comme un art à part, pas comme une machine à vendre du temps de cerveau disponible…

Quel est votre rapport personnel au cinéma ?

Avant de devenir spécialiste des séries, j’étais critique cinéma, durant mes études. J’allais au cinéma 4 à 5 fois par semaine, entre les projections de presse et mes sorties personnelles. J’adore le travail de David Lynch (Mulholland Drive est mon film culte) mais j’aime aussi beaucoup le cinéma populaire de qualité. J’avoue sans honte attendre avec impatience le prochain Scream.

J’ai aujourd’hui moins le temps d’aller au cinéma, et je souffre d’un drôle de symptôme : j’en sors souvent déçu, ayant pris l’habitude de voir les personnages des séries si développés, si complexes, si épais, que ceux du cinéma me paraissent parfois un peu légers. Mais je me soigne. Surtout, j’ai beau être un fervent défenseur des séries, j’avoue que rien ne remplacera jamais la force du grand écran et les frissons qu’il procure.

Propos recueillis par Pamela Pianezza