Suite et fin du compte-rendu partiel concis et subjectif du 64e festival de Cannes par notre panel de critiques :
Charles Tesson, délégué général de la Semaine de la critique 2012, collaborateur des Cahiers du cinéma
Alex Masson, membre du Jury Caméra d’or au Festival de Cannes 2011, collaborateur de Première, Nova, Brazil, Standard.
Michael Gennham (Les Fiches du cinéma)
Pierre-Simon Gutman (L’Avant-Scène cinéma, Les Fiches du cinéma)
Pamela Pianezza (Première, Be, Le Monde des ados, Alibi, Séquences)
Léo Soesanto (Les Inrockuptibles)
Pamela Bienzobas (Revista de cine Mabuse, Chili)
EPISODE 2 : HORS COMPETITION
Un certain regard
ARIRANG, de Kim Ki-duk
Kim Ki-duk a disparu. “Tant mieux” s’esclaffent ses détracteurs, tandis que ses amateurs s’inquiètent. En pleine dépression suite à l’accident survenu à une actrice sur un tournage et à la “trahison” d’un de ses plus proches collaborateurs, le surproductif réalisateur s’est réfugié dans une maisonnette isolée où il vécu en ermite pendant plusieurs années. Coupé du monde, mais pas privé de son équipement, il a filmé ses états d’âme, s’est lui-même interrogé sur sa carrière, son comportement, son rôle d’artiste, ses doutes… Tant et si bien qu’il s’est dit qu’il était peut-être temps de retourner faire des films. “Oh non” s’esclaffent ses détracteurs, tandis que ses amateurs… s’inquiètent. Le Coréen retrouvera-t-il l’inspiration dont il était capable de faire preuve dans certaines de ses œuvres (LOCATAIRES, ADRESSE INCONNUE) ? Rien n’est moins sûr. Mais si faire du karaoké avec M. Kim vous amuse, ARIRANG vous comblera…
Mi.G.
BONSAI, de Cristian Jimenez
Après ILUSIONES OPTICAS , Jiménez mûrit son style sans perdre en fraîcheur, et s’attaque humblement à un ambitieux projet : porter à l’écran le (grand) petit récit de méta-fiction d’Alejandro Zambra. Le résultat est à la fois profond sans être prétentieux, maîtrisé dans son apparence décousue, drôle derrière les visages tristes, et très universel malgré son ancrage très précis dans un milieu particulier.
P.B
L’EXERCICE DE L’ETAT, de Pierre Schoeller
Meilleure séquence d’ouverture vue cette année. Problème : Schoeller fait son film comme un candidat sa campagne électorale. Passé l’écran de fumée des promesses, il ne reste pas grand chose : une honnête chronique des mœurs politiques façon Granier-Deferre ou Francis Girod.
A.M.
Troisième fiction politique d’un festival qui avait pourtant déjà fort à faire avec la réalité d’une affaire encombrante, ce film propose une ambition visuelle et narrative pas vraiment courante dans la production tricolore. Le propos et la réalisation sont impeccables mais peut-être un peu trop tenus par un cinéaste, Pierre Schoeller, qui va sans doute devoir apprendre à lâcher un peu prise s’il veut vraiment réaliser le chef d’oeuvre qui semble à sa portée.
P.G
MARTHA MARCY MAY MARLENE, de Sean Durkin
Qu’est ce qui est le pire : l’endoctrinement d’une secte ou celui d’une cellule familiale? Bonne question. La réponse est celle d’un très bon élève. Qui y répond un peu scolairement ou en ayant des bonnes anti-sèches polanskiennes. Un peu de hors-sujet aussi ( un gourou qui psalmodie du folk dans une grange ???)
A.M.
Après un court métrage (“Mary Last Seen”) présenté à la Quinzaine, le producteur Sean Durkin (“Afterschool”, “Two Gates of Sleep”) revient à Cannes avec “MMMM”. Dans ce premier long, il s’active à questionner le retour à la vie civile d’une adulte, échappée d’une “communauté autarcique”. Moins film à message pour soirée-débat sur l’enfer des sectes que portrait d’un individu en reconstruction, “MMMM d”éçoit par son incapacité à exploiter pleinement ces thèmes. Trop appliqué, la mise en scène du réalisateur reste en surface, et laisse à Elizabeth Olsen (petite sœur des jumelles de sinistre mémoire) la lourde tâche de porter l’essentiel du film. Il a de la chance : la prestation de la jeune comédienne est plus qu’à la hauteur.
Mi.G.
OSLO, 31 AOUT, de Joachim Trier
Un bref extrait du film – l’errance titubante du personnage de film entre deux fêtes, sur fond de reprise de Kate Bush – promettait monts et merveilles. Et c’est souvent le cas dans cette relecture nordique du “Feu Follet”, splendide spleen d’un junkie qui aura trop vite brûlé la chandelle par les deux bouts. Il revient sur les lieux de sa vie comme on revient sur les lieux d’un crime. Mais la tentation du film générationnel de bobos norvégiens est constamment désamorcé par la sensibilité écorchée de son acteur principal, Anders Danielsen Lie.
L.S.
TATSUMI, d’Eric Khoo
Eric Khoo aurait tourné une première version “live” comme préparatifs de son film. Elle aurait peut-être donnée la chair qui manque en partie à ces contes cruels plus animés par des névroses collectives japonaises que par le graphisme. Belle découverte d’un Tezuka depressif, cependant.
A.M.
Qui est Yoshihiro Tatsumi ? Le créateur du “gekiga” (manga dans sa forme moderne et adulte) est avant tout un artiste qui doute et dont l’œuvre est hantée par ses états d’âme. Si la forme animée qu’adopte le Singapourien Eric Khoo (“My Magic”) reste brouillonne, son concept de neo-biopic fait mouche, étayé par des fulgurances visuelles époustouflantes (la séquence d’Hiroshima reste longtemps en tête…) et un climat étrangement oppressant.
Mi.G.
Séances spéciales
CECI N’EST PAS UN FILM, de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb
L’inclusion de dernière minute d’un film tourné clandestinement par Panahi, sur son quotidien de réalisateur banni, laissait craindre un geste plus politiquement correct qu’artistiquement intéressant. Au contraire, l’Iranien livre un magnifique objet de cinéma, porté encore plus haut par sa modestie (affichée dès le titre), et une leçon de sens de la mise en scène et de cadrage.
P.B.
Jafar Panahi n’a pas le moral : il est sous le coup d’une condamnation à 6 ans de prison, et 20 ans d’interdiction de réalisation. Assigné à résidence, il attend le verdict de la cour d’appel. Pour s’occuper et tenter d’ébaucher quelque chose, il se filme. Rejoint par son ami Mojtaba Mirtahmasb, qui le filme à son tour, Panahi évoque ses projets, décrit des idées de mise en scène pour les scènes qu’il a en tête… Et Mirtahmasb de lui rappeler qu’il n’a, pour l’instant, ni le droit d’écrire, ni de réaliser. Expérimentation/réflexion sur le concept d’autofilmage, “Ceci n’est pas un film” interroge le public sur la notion qu’il peut se faire du cinéma. Au-delà de l’immobilisme forcé de Panahi, on ressent la frustration du créateur muselé, son besoin de produire de l’image à tout prix. L’autofilmage intervient comme un palliatif :comme chez Alain Cavalier, l’apparente approximation de la “home video” devient cinéma à mesure que le procédé se fait thérapie. Bien évidemment, tout cela n’est que dans la tête du spectateur : “Ceci n’est pas un film”, puisque Panahi n’a plus le droit d’en faire…
Mi.G.
LA CONQUÊTE, de Xavier Durringer
Certes, on a beaucoup parlé de l’aspect Guignols de l’info du film. Mais on avait raison: en choisissant d’imiter au lieu d’incarner leurs personnages, les acteurs sont des caricatures au service d’une fiction pas beaucoup plus ambitieuse que le premier bouquin politique à sensations venu.
P.G
La semaine de la critique
LA GUERRE EST DECLAREE, de Valérie Donzelli
Présenté en ouverture de la Semaine de la Critique, dans un début de festival quelque peu hésitant (le pitoyable Woody Allen, triste Panini culturel), le film a donné à la manifestation son élan. La guerre est déclarée fait le grand écart entre le risque pris -pour eux, dans leur vie, et pour le film aussi-, à remettre en scène un vécu personnel, celui de Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm, acteurs et coscénaristes de leur histoire commune, et le résultat de cette prise de risque, à mille lieux de la restitution attendue d’une tranche de vie. Le film est à l’image de la réaction du couple face au drame qui les frappe, lorsqu’ils apprennent que leur enfant est gravement malade : un sursaut d’énergie, pour ne pas se laisser abattre, afin de faire diversion et bonne figure, conjurer le mauvais sort, même si l’angoisse, indicible, demeure latente, terriblement sensible dans cette frénésie d’activité qui menace à chaque instant de s’effondrer. La réponse-sursaut est donc affaire de style, de ton, de rythme, de ruptures, car elle passe dans le corps de la mise en scène. On rit beaucoup, certes, mais pas toujours : l’enfant convoyé dans son lit, debout derrière les barreaux.
On parle souvent de la Nouvelle Vague et de ses héritiers. Beaucoup disent en être et peu le font. Il suffit pour cela de voir les films. Il y a une vrai inventivité formelle et narrative dans La Guerre est déclarée, qui évoque l’esprit de la Nouvelle Vague, mais jamais sur le mode de la référence compassée. La chanson est bien là, mais elle ne s’installe pas dans le film, qui passe tout de suite à autre chose. Le film s’attache à de redonner un nouveau corps, contemporain, à un esprit qui continue de le porter, entre Truffaut, pour la ligne émotionnelle, et Godard sixties, pour la visualisation pop. Le résultat, bouleversant et inattendu, est tout simplement admirable.
Charles Tesson
Grande déclaration d’amour de ce festival de Cannes, le film d’ouverture de la Semaine de la critique est une œuvre entraînante et intense, dans sa (multi)forme, dans son contenu et dans son contexte. On sent rarement un tel plaisir et une telle connivence face à un film qui fait pleurer sans pudeur (car c’est toute la salle qui pleure), et retomber amoureux de la vie et du cinéma.
P.B.
Valérie Donzelli s’autorise tout et n’importe quoi : chanter un peu faux, commenter en voix off, surjouer de temps en temps, filmer flou ou imprimer dans le ciel l’image de son homme qui lui manque. Déjà, dans LA REINE DES POMMES, son premier long métrage – un gag autant qu’un conte de fée – elle se moquait des codes. Donzelli y incarnait une trentenaire déprimée par son célibat, succombant à différents hommes, tous joués par Elkaïm. Bien plus abouti, LA GUERRE EST DECLAREE confirme la liberté de ton et de méthode de la réalisatrice. Une tragi-comédie énergique et sublime.
P.Pz
AVE, de Konstantin Bojanov
Road movie vaguement initiatique et rencontre entre deux paumés, Avé semble parfois (surtout au début) se reposer sur un charme vrai mais un peu paresseux, avant une deuxième partie où les personnages s’épaississent, où les situations gagnent subitement et en intensité et où une brève étreinte devient la meilleure séquence de baiser amoureux de tout le festival.
P.G.
MY LITTLE PRINCESS, de Eva Ionesco
Danger: oeuvre autobiographique. Eva Ionesco revient sur son enfance en tant que modèle sexy à succès pour les photos provocantes de sa mère bohème et un brin irresponsable. Le film joue souvent sur la corde raide entre le mélo un peu lourd son sujet hautement explosif. Le résultat est au final un peu classique, pas entièrement satisfaisant, mais propose quelques séquences très fortes, et un duo de comédiennes effectivement plutôt bluffant.
P.G.
TAKE SHELTER, de Jeff Nichols
“Ok”. L’une des plus belles répliques du festival (prononcée par Jessica Chastain), à la fois signe d’amour, d’émerveillement, de terreur et de résignation. La plus belle tempête sous le crâne vue à Cannes (on parle de celle vue sur un écran, pas de certains maux de tête matinaux).
L.S
Il y a quatre ans, Shotgun Stories nous avait coupé le souffle avec son intensité minimaliste. Nichols remet ça avec un second long-métrage film d’une étrange beauté, à la fois très terrien et presque mystique. Michael Shannon est parfait en père de famille observant avec lucidité comment son mental lui joue des tours, le poussant à la paranoïa à travers des rêves et des hallucinations. Le film préfère le défi de la subtilité à la facilité de genre (par exemple de l’épouvante).
P.B.
Le ciel se désagrège. Il pleut des larmes de pétrole. Nous n’en avons plus pour longtemps… Pas une ligne de scénario en trop, pas une approximation dans la mise en scène qui se cantonne à l’essence des gestes, des mots et des regards et emprunte avec parcimonie aux codes du drame familial, du thriller psychologique et des films catastrophes.
P.Pz
Dans la grande tradition des œuvres paranoïaques américaines, ce drame en forme de thriller dépeint avec justesse un pays, les Etats-Unis, mangé de l’intérieur par la Peur. Michael Shannon mène la danse et confirme son statut de nouvel acteur américain le plus fascinant car le moins lisse.
P.G
SAUNA ON MOON, de Zou Peng
Si le début de ce film chinois semble parfois virtuose et confus à la fois, il s’envole lorsqu’il décide de dépeindre avec clarté le fonctionnement, à la fois économique et humain, d’une maison de passe, institution vénérable s’il en est. Un premier film donc pas entièrement abouti mais signé par un cinéaste sans doute promis à quelques grandes réalisations.
P.G
SNOWTOWN, de Justin Kurzel
La rencontre entre un jeune homme et un protecteur qui se révèle, lentement mais sûrement, être un psychopathe sadique caché derrière une volonté bien commode de justice. Ce premier film ne ménage pas les âmes sensibles, mais révèle au grand monde un nouveau cinéaste et, peut-être plus encore, un nouvel acteur capable de passer de la tendresse à la folie homicide en un battement de sourcil.
P.G
Formellement époustouflant, ce film est pour le spectateur, une véritable épreuve. Plus glaçante encore que la répétition – insoutenable – des scènes de torture, la transmission de la violence d’une génération à l’autre est documentée de manière brute, sans manichéisme et sans tentative d’analyse. Un réalisateur à suivre de très près, malgré ses impitoyables choix de mise en scène.
P.Pz
WALK AWAY RENNE, de Jonathan Caouette
Selon Caouette lui-même, le film pourrait être le bonus du DVD de Tarnation ; une sorte de suite et fin de sa quête honnêtement égocentrique de la mise en scène de soi, pour lui permettre de passer à autre chose. Pris comme ça, et sans d’autre prétention, ce travail mineur reste un hommage aimant et inspiré du réalisateur à sa mère, une femme accablée par les traitements psychiatriques.
P .B.
POURQUOI TU PLEURES?, de Katia Lewkowicz
La meilleure captation de l’air du temps depuis “Un monde sans pitié”. Mais aussi sa mise à jour (Allo maman) bobo. Ca ne raconte finalement pas grand chose, mais ça le fait si bien.
A.M.
Quinzaine des réalisateurs
APRES LE SUD, de Jean Jacques Jauffret
Beau film choral sur les humiliations ordinaires. Meilleur regard sur la classe ouvrière contemporaine depuis ADIEU GARY. Dommage qu’un coup de fusil trop tôt annoncé atténue les coups de tonnerre d’une scène de fouille et une d’hystérie.
A.M.
EN VILLE, de Valérie Mrejen et Bertrand Schefer
Valérie Mrejen reste meilleure à l’écrit qu’à l’oral. Sa vie des jeunes filles en fleur se fane à trop réciter du Rohmer.
A.M.
THE OTHER SIDE OF SLEEP, de Rebecca Daly
Laura Palmer revue par les Dardenne ? Bon point de départ. Je cherche encore celui d’arrivée dans ce labyrinthe mental confondant somnambulisme et somnolence.
A.M.
LA FIN DU SILENCE, de Roland Edzard
Le premier long de Roland Edzard aurait pu faire beaucoup de bruit s’il était achevé. Entre personnages féminins inexistants et fantastique climat orageux, émerge une ébauche rugueuse, mais c’est ce qui en fait une fantastique promesse de cinéaste.
A.M.
LES GEANTS, de Bouli Lanners
L’enfance racontée comme un conte, la Belgique filmée comme le Colorado. Mark Twain et David Gordon Green ont désormais élu domicile sous la barbe de Bouli Lanners.
A.M.
LA FEE, de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy
Abel, Rémy & Gordon prennent la parole. Si c’est pour affaiblir leur sens inné du burlesque et tenter de discourir sur le sort des clandestins, je préférai quand ils étaient bouche cousue.
A.M.
VOLCANO, de Runar Runarsson
Un sujet à faire pleurer les pierres, un acteur épatant. Qu’est ce qui fait alors qu’on est plus ému par les larmes de celui-ci pendant les applaudissements qui suivent la séance ? L’impression permanente que son réalisateur est plus dans le calcul que dans l’émotion ?
A.M.
Quel distributeur osera miser sur cette love story bouleversante mais complètement plombante entre un retraité désagréable touché par la grâce (finalement, qu’est ce que c’est beau la vie) quelques heures avant que l’épouse qu’il n’a jamais su aimer tombe dans le coma ? La narration aride est heureusement rattrapée par un vieil acteur magnifique.
P.Pz
RETURN, de Liza Johnson
Un “Taxi Driver” au féminin avait été promis, juré, mais c’est un film lisse comme une aile de voiture neuve qu’on a vu. Quelques beaux reflets, comme ce principe de laisser la guerre hors champ, mais ce portrait de femme (et d’Amérique) rendue borderline reste incapable de sortir des rails.
A.M.
EL VELADOR, de Natalia Almada
Sans doute plus adapté à un format d’installation audiovisuel qu’au cinéma, ce documentaire sur un cimetière de la drogue peine à trouver un rythme et même une évolution. Mais il réussit admirablement à s’installer à la distance juste pour observer et exposer cette réalité avec un minimum d’explication. Un beau travail d’image et son qui gagnerait d’une forme statique.
P.B.
Lire notre compte-rendu des films en compétition.